Germaine s’amuse d’observer le deuxième clocheton de l’église d’Augignac, bizarrerie architecturale de l’Histoire, appendice à la fois prétentieux et dérisoire, stigmate de l’harmonie des siècles et témoin des vicissitudes humaines. Depuis des années, à chaque migration automnale, elle en a fait non pas un point de repère, elle n’a pas besoin de ça, mais une occasion de casser la routine du vol et de sourire un peu dans un quotidien éprouvant.
Ses voisines de voyage s’en foutent, s’appliquant machinalement à rester dans l’appel d’air de celle de devant et grouant à qui-mieux-mieux pour se rassurer quant à leur appartenance nationale. – Quand on a autant besoin de se rassurer, songe Germaine, c’est que c’est des conneries cette histoire de nation !
Germaine est rebelle et rêveuse, ce qui lui vaut régulièrement les remontrances du groupe, car ses rêveries provoquent des incartades qui foutent le bordel dans le plan de vol général et des cassures dans la chaîne de droite en particulier. La colonelle pique des colères noires, disant que ça nous fait perdre quatre pourcent de rendement et que si ça continue, on n’arrivera pas à Oran avant novembre. Et elle ajoute : « Pour celles qui arriveront ». Toutes le grues jettent alors des regards noirs en direction de Germaine qui s’en fout magistralement et pense in petto « Vous êtes vraiment toutes des greluches, on s’en fout d’Oran, on n’aura qu’à passer l’hiver en Andalousie ». De toute façon, c’est le moment pour Germaine de faire un crochet en solo par Excideuil avant de retrouver le groupe du côté de Lalinde. Les autres grues sont soulagées disant que ça va leur faire des vacances.
Germaine est l’héritière d’une tradition vieille de douze générations de grues et presque cent-quarante ans. C’est une aïeule anticoloniale qui l’a instituée à la fin du dix-neuvième siècle et la tradition ne fut interrompue qu’entre 1962 et 1970. Cela consistait à aller chier chaque année sur la tête de la statue du maréchal Bugeaud place d’Isly à Alger. La tradition aurait pu s’éteindre en 1962 quand la statue a disparu, mais le hasard a voulu que le vent de l’automne 70 déroute les grues vers Excideuil et que l’arrière-arrière grand mère de Germaine reconnaisse la statue qui avait été ressuscitée dans cette bourgade du Périgord Vert.
Dimanche 23 octobre 2022. Germaine chie fièrement sur la statue du maréchal, pense à ses ancêtres, et soulagée du devoir accompli, met les bouchées doubles pour rejoindre Lalinde. L’an prochain, elle recommencera et se fera accompagner par sa fille pour lui transmettre l’héritage, la fierté et le devoir, jusqu’à ce que le conseil municipal d’Excideuil, souverain ignare, veuille bien enfin déclasser Bugeaud au musée des horreurs de l’Histoire.

