Le roi nu

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Le bureau de Grand-père

Toujours, quand on y entrait, ça nous prenait aux tripes ce silence… comme une interdiction absolue de débordement de vie. C’était un silence moisi à cause de l’odeur des vieux papiers entassés du sol au plafond et ce volume astronomique de manuscrits et de vieux journaux nous coupait le souffle. Nous qui ne jurions que par les parties de cache-cache et les sacs de bonbons, chaque irruption dans le bureau de grand-père provoquait un affaissement de nos capacités vitales.

Grand-père souriait. Il était content de nous voir, je ne peux pas dire qu’il n’était pas affectueux, mais dans ses yeux subsistaient les abysses des mondes passés dans lesquels il était plongé une seconde auparavant. Grand-mère nous donnait toujours la consigne d’ouvrir la porte délicatement et de marcher sur la pointe des pieds pour ne pas le déranger. Elle disait « il faut lui laisser le temps de revenir ».

Un jour, une seule fois, il a levé la main pour nous signifier qu’on pouvait rentrer mais qu’il ne fallait rien dire et ne pas bouger. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés à le regarder travailler, dans un état d’absorption tel que je me suis senti moi-même absorbé. Une nouvelle sensation. A bien y réfléchir, vingt ans plus tard, je pense que je suis toujours un peu absorbé. Ce fut un tournant.