— Vous venez d’où ?
— De Lisbonne.
— Vous allez où ?
— Bruxelles.
— Et vous faisiez quoi sur cette route ?
— Ben… du vélo. C’est la Voie Verte Comestible du Tacot.
— Attention ! Pas d’insolence.
— Je ne me permettrais pas.
Fatim sent que le gendarme s’énerve, quoi qu’assez désemparé.
— Et vous nous avez dérangés pour une bouteille plastique ?
— C’est ça.
— Vous vous rendez compte que si tout le monde nous appelle pour des bouteilles…
— Ce n’est plus une infraction ?
— Si. Contravention de cinquième classe.
— Voilà. Ça m’a semblé important de vous le signaler.
— Vous nous avez signalé un cadavre sans préciser que c’est un cadavre de bouteille plastique !
— Ha ?… Peut-être. Dans la précipitation… J’étais tellement choquée !
— Parce que nous, on peut pas tout faire. Là, on était censés aller empêcher une manif contre une carrière Imerys à Razac (note de l’auteur : en fait c’est le 20 août prochain)
— Oups. Zut alors ! Désolée… Bon, je peux y aller maintenant. Faut que j’aille me baigner à St Saud. Bon courage pour trouver le coupable. Pas de pitié pour les délinquants, hein.
— C’est ça. Allez, circulez.
Fatim est ravie de sa matinée.
— J’ai pas perdu mon temps. Saloperie de flics au service de ces pourritures d’Imerys ! (précision de l’auteur : c’est le personnage qui s’exprime, hein)
À Saint Saud, l’étang fait le plein de touristes emmerdés par un connard de hors-bord qui promène des couillons à ski nautique (c’est encore le personnage qui s’exprime, décidément, quel personnage, hein, la colère ça va faire fuir les lecteurs, calme toi, respire un coup, voilà, c’est mieux).
C’est en repartant que Fatim tombe sur le convoi du sel et de la lumière qui fait la tournée des popotes. Chaque année, une vingtaine de cyclistes du Périgord Vert-Limousin tirent des remorques dont certaines électrifiées chez Véloma. Iels partent en caravane jusqu’à la mer chercher trois tonnes de sel chez un artisan paludier de Guérande. Pour le simple plaisir de témoigner qu’ici, on aime la radicalité mais pas le repli sur soi, et que le sel aussi, ça peut être en circuit court. Et puis le voyage aller est l’occasion de vendre dans les villages les productions des artisans périgourdins : maroquinerie, vannerie, poterie… De retour, iels font le tour des épiceries, magasins de producteurs et autres points de vente qui ont précommandé des sacs de sel. Iels viennent de livrer le Gare d’manger, puis l’Hô, et sont en route vers Blette comme chou, puis ce sera Chez Michelle et la Baleine à Bascule ce soir. Et demain, Coop’in en bourg, la Ruche, le Nichoir, Lou Marandou…
Fatim leur emboîte le pas (enfin la roue). Si la solitude de la route ne lui fait pas peur, elle ne refuse jamais un peu de compagnie. Trouver de la compagnie en cours de route fait partie des bonnes surprises d’un voyage, comme tomber sur un spot de bivouac de rêve un soir de vague à l’âme ou une source fraîche un jour de cagnard. Le groupe aussi est content d’accueillir une covoyageuse. Ces rencontres, pour éphémères qu’elles soient, procurent toujours un fort sentiment de fraternité ou sororité universels. Elles sont toujours la preuve qu’ailleurs, plus loin, et même au-delà, existent des gens bien.
Les périgourdins sont sympas, elle décide de changer un peu ses plans. Ce soir iels bivouaquent à Piégut. Ça lui convient.
—
La tireuse de La Baleine à Bascule est-elle homologuée pour les mises en bière d’urgence en période de canicule ? Imerys réorientera-t-elle sa production vers l’économie prometteuse du macramé, la fabrication du djembé en peau d’orties, ou disparaîtra-t-elle bel et bien pour sauver l’humanité ? Le Tacot est-il le surnom du président éphémère de la com com du nontronnais ? Le sel de la terre et la lumière du monde accoucheront-iels bientôt de la paix et de la justice ? Le hors-bord de l’étang de Saint-Saud sera-t-il enfin upcyclé en toilettes sèches par la recyclerie Ça Circule ? Vous le saurez (ou pas) au prochain épisode de votre feuilleton estival 100 % local si l’auteur est motivé.

