Ça s’est passé avant-hier sur la Voie Verte Comestible du Tacot (V126) dans la montée vers Champs-Romain par le chemin du Manet, pas longtemps après le pont sur la Dronne et la D83. Une cycliste a découvert un cadavre dans un fossé. Autant rassurer tout de suite les lecteurices : Une belle frayeur pour la cycliste, mais un cold case éprouvant pour les gendarmes de Saint-Pardoux-la-Rivière.
Fatim Traoré avait plié son bivouac deux heures auparavant dans un pré entre Thiviers et Saint-Martin-de-Fressengeas. Elle avait quitté la Flow Vélo (V92) à Saint-Pardoux et ambitionnait d’arriver à l’étang de Saint-Saud pour déjeuner et se baigner avant de poursuivre vers Saint-Mathieu.
— Le vélo sans baignade, gueuleton et sieste, c’est bon pour les forcenés capitalistes du Tour de France ! aimait-elle rappeler souvent. Ils ont tous l’air d’une figue sèche après trois semaines. Beurk !
Fatim est une voyageuse aguerrie, habituée des grandes diagonales en solitaire, à l’aise aussi bien sur les grand’routes désaffectées que sur les chemins noirs. Cela fait déjà deux mois qu’elle a quitté Lisbonne et est en route pour rendre visite à une copine près de Bruxelles. Débrouillarde comme c’est pas permis, elle travaille deux mois par an l’hiver en Andorre pour en vivre dix sur les routes, ne sortant son larfeuille guère plus d’une fois par semaine. La plupart du temps, elle est invitée à dormir, donc à dîner. Elle a développé une technique d’approche toute en subtilités lui garantissant un remarquable taux de succès de 70 % ; elle cible les petites maisons pimpantes mais pas trop, avec potager, repères de modestes mais besogneux petits vieux et vieilles (The richer they are, the less generous, avait dit Benjamin sur le groupe WhatsApp européen des voyageurs à vélo) ; elle joue de l’effet de surprise due à son genre, sa couleur de peau et son gabarit d’armoire normande, pour mieux désarmer ses interlocuteurices avec son rire, et demander ingénument d’une voix à l’accent imperceptiblement colonial (au sens du temps béni dans l’inconscient collectif de ladite génération ciblée), s’iels connaissent un endroit où elle pourrait planter sa tente. Ça se termine généralement avec une chambre à papier peint fleuri et poster de Janis Joplin, salle de bain à faïences orangées… et un dîner aux petits oignons. Le bonheur. Pour le reste, elle est devenue championne pour glaner ses calories dans les bois, les vergers et les poubelles, récupérer les pièces d’usure chez les vélocistes contre un coup de main, et chaparder PQ et savon dans les toilettes publiques ou para-publiques au sens large.
Elle a choisi cette vie le jour de ses vingt-huit ans, constatant, étonnée et vaguement déçue, qu’elle a survécu à ses vingt-sept. Un boulevard de décennies de vie s’est alors ouvert devant elle, certes angoissant, mais il a bien fallu réfléchir à un choix de vie soutenable pour sa santé mentale. Finalement, plus de dix ans ont passés à pédaler sur les routes de la péninsule eurasienne, et elle se voit bien continuer jusqu’à ce que mort s’ensuive.
En ce mois de juillet 2026, elle a volontairement planifié son itinéraire pour passer par le Périgord Vert-Limousin et emprunter cette fameuse Voie Verte Comestible qui a acquis une réputation mondiale auprès de la communauté des voyageurs à vélo.
L’idée était venue début 2001 à Bernard Raspiengeas éleveur de brebis de son état, et greffeur de fruitiers compulsif, tandis qu’il lisait dans la salle d’attente du docteur Faroudja, un article de Géo évoquant le Qhapaq Ñan : trente-mille kilomètres de chemins comestibles des Incas. Ni une ni deux, Bernard, quatre-vingt-un ans, nostalgique du tacot de son enfance (tramway qui serpentait de Saint-Pardoux à Saint-Mathieu), s’était mis à planter et greffer des centaines d’arbres fruitiers, arbustes à coques et plantes médicinales, en commençant par chez lui du côté du chemin du Manet, puis dans les deux directions. Dès 2003, il convainquait Germain Ratineaud lors de la fête du Cèpe de Saint-Saud d’en faire autant jusqu’à Abjat, lequel convainquait à son tour Lizzie Edwards lors du tournoi de Conkers, d’en faire autant jusqu’à Piégut, etc jusqu’à Saint-Mathieu et même Rochechouart (je suppose que les lecteurices ont compris l’idée)…
Toustes sont morts dans la décennie suivante mais en 2018, ça avait déjà bien poussé, ça commençait à donner et ça avait de la gueule. C’était devenu une attraction locale où on venait se promener et ramasser en famille. Il y avait toujours quelque-chose de mûr à récolter entre avril et novembre. Ça a dû mettre la pression aux politiques parce qu’en 2020, le président de la com com a décidé de transformer ce qui était un sentier en véritable Voie Verte pour connecter la Flow Vélo (V92) aux Voies Vertes de Rochechouart (V93) et Chalus (V737), puis en 2023 une SCIC a été constituée, impliquant plus de vingt collectivités, deux salariées, cinq entreprises (des pépinières de diversification accélérée et des apiculteurs) et une cinquantaine de bénévoles, pour entretenir le tout, continuer de planter, gérer les buvettes (et inévitablement organiser des animations de sensibilisations débiles pour capter des financements européens mais c’est pas le sujet).
Bref, en 2026, la Voie Verte Comestible du Tacot (V126) est devenue un modèle de synergie territoriale, une attraction de niche (soyons modestes), un symbole de résilience agroforestière et le témoin d’une population qui ne veut pas se résoudre à laisser son territoire devenir une steppe.
Ce matin de juillet 2026, Fatim Traoré sait déjà toute cette histoire de Voie Verte Comestible quand elle s’engage dans la montée de Champs-Romain. Elle a lu le livre de Salomé Saqué « Ultimes tentatives d’y croire » paru aux éditions La Relève et la Peste (Cyril Dion voudrait en faire un film mais Salomé l’a heureusement envoyé chier sur les conseils de Marion Cotillard et Adèle Haenel. Mais ce n’est pas le sujet).
Bref ce matin de juillet 2026, Fatim Traoré ne sait pas encore que ce jour changera radicalement sa vie quand les gendarmes arrivent sur les lieux et commencent à l’interroger.
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Que vont découvrir les gendarmes de Saint-Pardoux-la-Rivière ? Le cadavre est-il un chasseur ou un néo-rural comme le laisse entendre la rumeur dans les cafés associatifs ? Fatim va-t-elle être soupçonnée ? Les pêches ont-elles survécu aux canicules ? La baignade à Saint-Saud est-elle autorisée en dehors de la zone surveillée ? Le Tacot est-il le surnom du président éphémère de la com com ? Les cendres de Bernard Raspiengeas seront-t’elles transférées au Panthéon ? Vous le saurez (peut-être) au prochain épisode de votre feuilleton estival 100 % local si l’auteur est motivé.

