Voyage à vélo de sept mois de novembre 2025 à juin 2026. Catalogne, Sardaigne, Sicile, Tunisie, Calabre, Espagne, Portugal, Maroc.

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Voyage à vélo de sept mois de novembre 2025 à juin 2026. Catalogne, Sardaigne, Sicile, Tunisie, Calabre, Espagne, Portugal, Maroc.
Libre et radical comme le vent des steppes, vivant et dur au mal comme un hêtre en hiver, tu passes par le chas d’une aiguille et grignotes ta montagne une pédale après l’autre.
Tu t’abreuves aux fontaines des villages accrochés. Tu plonges ton regard dans le sourire d’un vieux, édenté sur son banc, sous la treille de sa vie.
Tu bivouaqueras ce soir au replat d’un adret, loin des lumières des villes et bagnoles honnies.
Généreux, affectueux et sobre comme une bourrique, tes désirs simples échappent aux profiteurs de guerre.
Tu glanes aux marges des routes ta nécessité stricte aux vergers défilants.
Bâtisseur résolu de pentagones utopiques, esthète entêté de lenteur à vélo, mécano méthodique à coucher Deore, tu combats la vitesse et ignores les compteurs.
Tiens ! Une chèvre au fossé t’accompagne un moment ; elle aussi a passé la clôture et gagné l’horizon.
Tu es déserteur autoproclamé de la guerre économique. Tu sabotes à toute heure, le moteur emballé du cancer planétaire.
Tu te fais pourfendeur des chimères contemporaines, des hypocrisies mafieuses, des colonies de béton, des pouvoirs en tous genres, petits et grands fascismes, civils ou uniformes.
Tu accouches à tes heures de néologismes subversifs ; résistant sémantique aux systèmes systémiques.
Tu fais enfin une pause à l’ombre d’un figuier. Les enfants attroupés viennent toucher ton vélo. Dans quinze ans l’un d’entre eux verra enfin la mer, et nous aurons gagné.
Carnet de voyage. Périgord Vert <–> Champagne. Juin 2023
Se déconnecter ; politique sanitaire personnelle indispensable. L’idée de se déconnecter ne date pas d’internet. Faire une retraite, c’est vieux comme le monde. Faire un pas de côté. Débrancher la routine. Utiliser l’itinérance comme parapluie anti-médiatique, et l’effort comme antidote à l’économie de l’attention. Laisser la solitude sédimenter les émotions accumulées au fil des mois, puis retrouver le désir de la vie sociale. Donner au silence le loisir de vider le trop plein de tout. Tâter ce que le minimum vital ouvre paradoxalement comme perspectives de vraie vie vivante.
12 juin 2023. Voie verte de la Loire à vélo. Une sorte d’autoroute des vélos. Je croise et je dépasse des piétons, des joggeurs, des cyclistes. La plupart ont un casque sur les oreilles. Musique ? Podcast ? Conversation téléphonique avec la meilleure copine ?… Bien en amont de mes dépassements, je fais attention de faire sonner ma sonnette pour les prévenir et ne pas les surprendre. Ils n’entendent pas. Je recommence juste avant le dépassement. Ils n’entendent pas. Je dépasse, ils sursautent. J’aurais voulu les prévenir, entrer en communication, même subreptice ; signifier une bonne volonté de cohabitation, de partage d’un territoire et d’un plaisir commun, voire le sentiment diffus d’une résistance au monde comme il va. Mais ils sont dans leur bulle, déconnectés de moi, du chant des oiseaux, et probablement aussi de la lumière matinale sur la Loire, des odeurs de blé mêlées aux relents de vase d’un bras mort.
Ça me saute de plus en plus aux yeux, le racisme, le sexisme, toutes les discriminations, ne sont qu’un moyen pour un groupe social de faire baisser le coût de la main d’œuvre à son profit. Capter la force de travail des esclaves, des bagnards, des femmes, des immigrés, des enfants, des non-censitaires. Qui est mal payé ? Qui en profite ?
Tout le reste n’est qu’habillage cynique et hypocrite d’idiots utiles.
Attendu que des effondrements écologiques majeurs sont en cours et que les dépassements de limites planétaires font l’objet d’un consensus scientifique,
Vus l’article 1.1 de la loi sur les mystères de l’existence et l’arrêté 465 alinéa 3 du code de la survie universelle,
Attendu que les inégalités sont identifiées comme cause des verrouillages socio-techniques qui empêchent toute transition vers une civilisation soutenable,
Attendu que les valeurs de croissance et de consommation sont avérées ringardes et fallacieuses,
Entendues les allégations green-washisantes affligeantes de la société ASO,
Lu le rapport d’expertise relevant les aberrations suivantes de l’organisation du tour de France :
Par ces motifs, déclarons le slogan Fuck le tour de France grande cause nationale 2023,
Décidons la nationalisation du tour de France,
Décidons la modification des règles de course afin d’en supprimer toute notions de compétition et d’y introduire des notions d’entraide, de musique, de pauses gastronomiques et de baignades. L’itinéraire sera voté chaque matin en assemblée générale ce qui garantira un départ pas avant 16h,
Décidons le remplacement de la caravane publicitaire par la fanfare de la CGT avec ouverture du cortège par le black bloc et fermeture par la gay pride,
Interdisons le port des tenues en lycra,
Obligeons les journalistes, les directeurs, les mécanos, les soigneurs, les politiciens, à couvrir l’évènement eux-mêmes à vélo,
Interdisons les nuits à l’hôtel ; seules les nuits sous la tente sont autorisées.
Dont acte.
Le conseil des soulèvements du vélo. A l’unanimité.
Sur le trajet du retour, j’ai pris le train entre Reims et Orléans via Paris. J’ai fait Gare de l’Est – République – Bastille – Austerlitz à vélo. Cela faisait plus de trente ans que je n’avais pas fait de vélo dans Paris ! A l’époque, les bagnoles étaient les chefs et les vélos les subordonnées. Je me souviens comment, pour me faire respecter, je devais hameçonner le regard des automobilistes et les intimider en plissant les yeux comme Lee Van Cleef dans le bon, la brut et le truand.
Aujourd’hui les vélos ont pris le pouvoir ; un pouvoir incontrôlable, bordélique, réjouissant. Les cyclistes se foutent de tout : des tracés des pistes cyclables où on veut les enfermer, des stops, des feux rouges, des sens interdits, des trottoirs et escaliers, des signalétiques en tous genre. Pour le provincial que je suis devenu, il a fallu un petit temps d’adaptation mais ce n’est quand même pas Calcutta ou Kinshasa.
Les cyclistes n’en font qu’à leur tête car ils sont les rois et c’est ce que font les rois. Les vélos sont très nombreux, suffisamment pour surgir en permanence et non plus occasionnellement. Ils ont atteint la taille critique. Point de bascule préalable au modèle hollandais (cela prendra encore trente ans, quel retard !).
Désormais j’ai vu les automobilistes obligés d’être hyper-vigilants, terrorisés par ces surgissements incessants. Retournement de la terreur. Terrorise bien qui terrorisera le dernier. Je confesse une certaines jouissance à ce constat.
Cela paraît difficile à croire, mais la civilisation de la voiture a atteint son pic à Paris il y a quelques années au début du vingt-et-unième siècle. Elle n’est pas encore morte, mais la pente descendante est là. Les politiques publiques ont le pouvoir de retarder ou favoriser les points de bascule. J’espère que les municipalités à venir enfonceront le clou pour faire de Paris une ville essentiellement cycliste. Plus les vélos feront la loi, plus ils seront nombreux, plus les voitures seront terrorisées, moins les gens prendront leur voiture, plus ils prendront le vélo. C’est une guerre de territoire menée sur plusieurs décennies.
J’étais reparti pour chercher Paul.
Mes huit-cent bornes de l’an dernier m’avaient rapporté une fortune : une adresse près de Reims et un numéro de téléphone. Mais tous ces derniers mois, je n’ai pas appelé Paul. Peur du téléphone. Déjà de visu, je ne suis pas toujours bavard. Téléphon, piège à con.
Néanmoins, en montant sur selle à la descente du train à Vierzon, je me suis dit que cette année, pas d’improvisation, j’appellerais quelques jours avant. Lundi, je laisse un message sur le répondeur. « – Je viens chez toi vendredi ou samedi, rappelle-moi ». Mardi, Sologne, forêts. Mercredi, Loing, céréales. Pas de nouvelles. Jeudi, Brie, fromage. Rien. Plat pays, faut vraiment avoir quelqu’un à aller trouver ! Je rappelle. Rien. D’accord, ce numéro qui commence par zéro-neuf est une voie sourde de garage, un trou noir numérique, une ligne de cuivre désaffectée, un résidu du passé antérieur aux téléphones mobiles, une option box superfétatoire offerte la première année puis trente-neuf euros quatre-vingt-dix-neuf par mois la deuxième avec trois-cent-vingt-quatre chaînes de télé incluses.
Décidément, il est écrit que je dois te retrouver en présentiel et à l’improviste. En même temps, un road-trip sans piment, ça s’appelle une croisière organisée ; pas vraiment mon truc. Qu’il en soit ainsi. Re-roule ma poule.
C’est une sensation bizarre de vouloir retrouver un pote d’enfance. C’est un risque, je le sais bien. J’ai plein d’amis pour lesquels j’ai décidé de ne pas prendre ce risque. Balance bénéfice-risque déficitaire. Mais je ne sais pourquoi, Paul, c’est différent. Pourquoi ? Je tourne la question depuis des mois. A la longue, je me suis dit qu’on s’en fout des pourquoi. Ça me rappelle les « pourquoi vous avez décidé d’adopter ? ». Tellement impossible de répondre. Les mots et les idées ont des limites ; il faut les reconnaître incompétents dans certains domaines. Et pourtant cette injonction sociale permanente du pourquoi me poursuit.
Vendredi, Champagne, vignes. Je m’installe au camping d’Épernay histoire de prendre une douche. S’agit d’être un peu présentable demain. Merde, c’est blindé de camping-cars. Toute la fine fleur de la beaufitude retraitée européenne du nord s’est donnée rendez-vous pour jouer au riche et faire des dégustations de la pisse-à-bulle locale. Effectivement, à la paillote, on promet ce soir un verre de champagne offert avec le menu steak frites à quinze euros…
Samedi matin, Jour J pour retrouver Paul. C’est parti pour la traversée de la montagne de Reims. Après deux-cent bornes sans descendre sur le petit plateau, ça va le dérouiller. Je me dis qu’ils sont bien prétentieux d’appeler ça une montagne. M’enfin, c’est vrai que ça cogne un peu de monter dans les vignes. Je scrute les vignerons au travail. Je vais peut-être tomber sur toi au hasard. Tu t’es peut-être acheté un petit arpent bien placé que tu fais fructifier grâce à ton savoir-faire. C’est peut-être toi dans la camionnette blanche qui arrive en face et tu vas peut-être me reconnaître ? Ça va être rigolo ! – Ben qu’est-ce que tu fais là ! – Rien, j’avais juste envie de te voir…
C’est pas toi.
A vrai dire, dans les vignes, j’entends surtout parler en langues inconnues. Les jeunes ne veulent plus travailler ma bonne dame, on est obligé de faire venir la main d’œuvre d’Europe de l’Est. Ici aussi, comme dans le mâconnais, on travaille surtout à la main. Je vois ces gars cassés en deux sous le cagnard. Ils doivent gagner un demi-SMIC. Peut-être au black. Pour faire du champagne qu’on vendra à des émirs du Koweït pour remplir leurs baignoires en marbre avec robinetterie en or massif. Je me trompe ou quelque-chose ne tourne pas rond sur la planète ? J’arrive au sommet. Je bascule sur le versant nord. Plaine de Reims en vue.
J’arrive dans ta banlieue. Je vais manger dans un parc d’abord, je ne veux pas débouler pendant ton déjeuner si vous êtes en famille. Treize heure trente, j’arrive à ta maison. C’est tout fermé. P… ! Tout ça pour ça. Ils sont partis pour le week-end si ça se trouve. Bon restons calme et positivons, mon enquête a avancé : Sur la boîte aux lettres, ton nom, mais aussi celui de ta femme. Tu es donc marié. Première nouvelle. J’ai l’impression d’être un détective privé ; le Colombo à bicyclette dirait ma carte de visite. Je me réinstalle à l’ombre dans le parc. J’interroge Google au sujet de Madame. Google est plus bavard à son sujet qu’au tien. Réflexologue en libéral. Numéro de portable professionnel, c’est bon ça, c’est fiable. Je reprends espoir. J’appelle. Boîte vocale. « – Bonjour, je suis Grégoire, un ami d’enfance de Paul [blabla] je fais un tour à vélo [blabla] est-ce que tu peux lui passer mon numéro et lui demander de me rappeler ? ».
Je m’allonge sur le banc. Il n’y a plus qu’à attendre. Sieste. Dix minutes passent. Le téléphone sonne. Mon cœur bat la chamade. « – Bonjour, c’est la gendarmerie de Nontron, vous êtes bien adjoint ? On n’arrive pas à joindre madame le maire ni le premier adjoint, on nous a signalé des vaches dans le bourg sur la route de Nontron. – OK je m’en occupe. – Allô Gilles ? T’as des vaches sur la route de Nontron. ». Raccroche. Sieste. Non mais. Dix minutes passent. Téléphone sonne. Cœur bat. « – Salut papa, c’est Jonel. C’est pour le 30 juin [blabla]. – D’accord on fait comme ça ». Raccroche. P… ça fait quatre jours que j’avais pas reçu de coup de fil, faut que ça tombe maintenant ! Sieste. Dix minutes. Sonne. Bat. « – Allô, c’est Paul ! [rires]. Rendez-vous chez moi dans cinq minutes »
Retrouvaille. Embrassade. Terrasse. Boire quelque-chose ? Ouais. Depuis combien de temps ? Dix-huit ans ? La vache. Alors comme ça t’es marié ? T’as des enfants ? Quel age ? Et ton frère, et ta sœur ? Ah ! Mais du coup, le Morvan c’était en 88, on avait plutôt 16 ans…
C’est bien Paul. Ça fait du bien.
J+1. Mission accomplie. Départ pour le retour, je remonte sur mon vélo direction la gare. Quelques heures plus tard, je tue le temps au jardin des plantes en attendant un train à Austerlitz. Paris est un naufrage, les parisiens des automates. Je repense à Paul. Le Paris de notre enfance, celui dont nous étions pleinement propriétaires puisque natifs, celui dont nous parcourions l’usufruit quotidiennement en métro, en roller, en vélo, nous l’avons troqué il y a belle lurette à de nouveaux parisiens contre une fortune : la province. En les regardant faire leur jogging à la queue-leu-leu au jardin des plantes, j’ai mauvaise conscience ; on les a bien entubés. Des troupeaux entiers de nouvelles têtes de veaux sont venues s’agglomérer et Paris a continué à s’enfoncer dans la pollution, la vitesse, l’écume de vie, la misère. Je m’assoupis sur un banc.
Flash ! Ça y est, je sais pourquoi Paul c’est différent. Je me souviens, je visualise, je rembobine, je reformule mon enfance : Paul, c’est pour moi un cousin d’adoption, un genre de frère de lait, puis un complice en émancipations. C’est rare, et différent, et important, voilà tout ; voilà pourquoi j’ai fait mille-six-cent bornes.
Carnet de voyage à vélo. Périgord Vert <–> Mâconnais. Mai 2022.
Attention, ce tutoriel ne fonctionne que pour les voyageurs à pied ou à vélo.
– Ciblez un petit camping municipal, pas un camping privé.
– Entrez dans le camping après 20h après que généralement, l’employée municipale chargée de l’accueil, soit rentrée chez elle.
– Installez-vous avec naturel, plantez la tente, profitez des douches, des WC, faites la lessive du jour, rechargez votre téléphone dans une prise des sanitaires.
– Bonus. Sympathisez avec un voisin camping-cariste qui fait un barbecue. À la question « vous venez de loin ? », ne lésinez pas sur les kilomètres et intéressez-vous presque sincèrement à ses récits de voyages, notamment celui où il vous raconte qu’il a fait les Cévennes et les gorges du Tarn en 2004 quand le tour de France passait à Sainte Énimie mais que la petite avait vomi toutes ses saucisses rapport aux virages.
– Acceptez l’invitation à dîner de votre nouvel ami et prenez la mesure que chaque saucisse ou bière offerte est conditionnée à l’écoute attentive d’un nouveau récit.
– Après le sixième récit sur l’été étonnamment pluvieux 2013 dans le Cotentin avec vue sur l’usine de retraitement nucléaire de la Hague, prenez congé de votre hôte, arguant de votre état de fatigue bien compréhensible et allez vous coucher.
– Levez-vous tôt, remballez vos affaires, prenez votre petit déjeuner, brossez-vous les dents et faites le plein de vos gourdes.
– Quittez les lieux avant 7h30 de préférence, avant l’arrivée de l’employée communale. Triez-vos déchets à la sortie du camping.
– Si par hasard, vous tombez sur une employée communale, matinale et vénale, informez-là avec tact, sans vexation, mais avec une certaine autorité morale, du récent décret « compensation carbone » issue de la loi cadre « climat et résilience » qui prévoit de rendre gratuits tous les campings municipaux pour les voyageurs itinérants à pieds, à cheval, à vélo ou en bateau à voile, chaque commune étant concommitament autorisée pour rentrer dans ses frais et par mesure compensatoire dite « carbone », à modifier sa grille de taxes de séjour en levant une « taxe carbone additionnelle » sur les caravanes et une « taxe super-carbone » sur les camping-cars.
– Profitez des dix secondes de perplexité de l’employée communale pour faire un beau sourire, souhaitez une bonne journée, et lancez-vous vers de nouveaux horizons et campings généreux.
– Chantez « on the route encore » aussi fort et longtemps que nécessaire pour feindre de ne pas entendre l’employée communale.
Madame la présidente du Conseil départemental de la Creuse,
Traversant actuellement votre magnifique département au cours d’un voyage à bicyclette entre le Périgord et le Mâconnais, je me régale sur certaines de vos routes départementales, de voir les bas-côté non fauchés en cette deuxième quinzaine du mois de mai. Quelle richesse de fleurs sauvages aux couleurs chatoyantes rendant les montées moins éprouvantes !
J’ai eu le loisir d’observer également comme cette luxuriance permet d’abriter une petite faune en pleine forme, en particulier de magnifiques lézards verts.
Je ne peux donc que vous encourager à continuer à favoriser ainsi les fauchages les plus tardifs possibles. J’ai pu constater que sur les axes les plus passants, cette politique n’était hélas pas mise en œuvre. J’espère qu’elle pourra l’être l’an prochain.
Veuillez agréer, Madame la présidente du Conseil départemental de la Creuse, l’expression de ma considération respectueuse.
La prolifération des boîtes à livres dans les bourgs, c’est génial pour les voyageurs légers. Un bourg, c’est tous les vingt kilomètres.
J’ai emporté « une année à la campagne » de Sue Hubbell. Quand je l’aurai fini, je le laisserai dans une boîte à livres. Pas encore fini, je tombe sur une boîte à livres et embarque un Bernard Clavel. Le soir, je termine Sue Hubbell. Le lendemain, je le dépose dans une boîte à livres. Le soir, Bernard Clavel m’emmerde. Le lendemain, je le pose dans une autre boîte à livres et emporte « le poney rouge » de Steinbeck et un autre que j’ai oublié. Je lis le « poney rouge » et me lasse à la moitié. Je laisse mes deux livres dans une autre boîte à livres et prends un Dany Laferrière prometteur « L’art presque perdu de ne rien faire ». Quelques jours plus tard, le finissant dans le train entre Montluçon et Limoges, je le proposerai à un wagon perplexe et méfiant par tant d’incongruité, à l’exception d’une jeune femme en robe verte et sandales à semelles plates manifestement ravie d’une expérience si anticonventionnelle.
Puisqu’il est entendu que des livres ont changé des vies, que la rencontre d’un auteur et d’un lecteur est une alchimie insondable et imprédictible, je trouve terriblement excitant de déplacer des livres, ajoutant du chaos à la théorie du chaos. Si un vol de papillon déclenche un ouragan de l’autre côté de l’océan, n’est-ce pas tentant de souffler sur le papillon ?
Monsieur,
Je vous remercie chaleureusement pour le témoignage que vous portez à l’occasion de votre passage dans notre département. Très sensible aux enjeux de la biodiversité, notre département met effectivement en place une politique de réduction des cycles de fauches. Nous sommes tenus néanmoins d’assurer la sécurité des automobilistes, c’est pourquoi nous ne pouvons étendre cette fauche tardive à tous les axes routiers.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de nos sentiments dévoués.
Pourquoi je suis contre le rétablissement de la peine de mort pour Bernard Arnault ?
Je suis résolument contre le rétablissement de la peine de mort pour Bernard Arnault parce-que chaque être humain dispose d’une dignité inaliénable. Céder à la tentation de la peine de mort, c’est renoncer à l’idée même d’émancipation de tout être humain et le cas échéant, la mise en œuvre de la peine de mort affaiblit la dignité du bourreau et par extension celle de la société qui mène son bras.
Pour cette raison, je suis contre le rétablissement de la peine de mort pour Bernard Arnault ainsi que pour Vincent Bolloré, Martin Bouygues, Thierry Dassault, Françoise Bettencourt, François Pinault, Xavier Niel, Arnaud Lagardère, Gérard Mulliez….
Partir en voyage à vélo, couper les médias, vivre en solitaire, cela ne m’a pas protégé du bruit. Bien que navigant dans la diagonale du vide, je n’ai presque jamais entendu le silence. La campagne ne se différencie pas de la ville de ce point de vue. Le silence, c’est quand on n’entend plus de moteur. Les oiseaux, le vent dans les feuilles, ce n’est pas du bruit.
Mais même dans un pré isolé, le soir, quand les voitures sont devant la télé, que les tracteurs ont rentré le foin, que les déligneuses de scieries laissent sécher les grumes dans la torpeur du crépuscule, la disparition des bruits proches ne fait qu’ouvrir la fenêtre des bruits lointains : la grand’route, les avions de ligne en partance pour Sydney ou Montréal, les canons à gaz pour protéger les semis de ces salauds d’oiseaux immigrés qui veulent manger le pain des français.
Il est excessivement rare que ne subsistent que les sons des oiseaux, grillons, grenouilles et craquements de branches. Dans un monde motorisé, la recherche du silence est un acte de résistance.
C’est amusant, au cœur de la France désormais sans pratique religieuse, de trouver justement un réseau de résistance si bien réparti ; on tombe sur une église au pire tous les dix kilomètres, souvent cinq. Et quelle ironie de penser que les bâtisseurs des modestes églises de villages comme des collégiales élancées des villes, qui avaient le souci de l’acoustique grégorienne pour que les voix pussent monter sans cacophonie, ont inventé sans le savoir cette architecture, aujourd’hui la seule, où l’on peut jouir d’un silence respirant sans pâtir de la claustrophobie d’un casque ou d’un triple vitrage.
J’aime imaginer un architecte d’alors, atterrir sur la route à la manière de Jacquouille la fripouille, paniqué par l’agressivité omniprésente des moteurs d’automobiles, tondeuses-débroussailleuses, avions à réaction et concasseurs de carrière. Il se réfugie dans son église, qu’il connaît par cœur pour l’avoir bâtie, reprend peu à peu ses esprits, et constate le grand bénéfice de cette autre vocation acoustique dans un contexte qu’il ne pouvait imaginer à la conception.
Chercher le silence, le trouver, s’y acclimater , l’apprivoiser comme un renard. Aujourd’hui c’est un acte de résistance. Si le moteur est un pouvoir, les églises sont un contre-pouvoir.
La lenteur, l’ennui, le dénuement médiatique, la désertion, la minutie, la simplicité, sont les grenades contemporaines de la subversion et de la résistance.
Mais au commencement était le silence.
Madame la présidente,
Je vous remercie pour votre réponse.
Je suis touché par votre souci sincère d’assurer la sécurité des automobilistes. Je suis moi-même très sensible à la mienne en tant que cycliste. J’ai d’ailleurs pu constater les vitesses extravagantes des voitures et il me semble que le problème de sécurité que vous évoquez (la visibilité, je suppose), pourrait aisément être résolu en abaissant la vitesse des véhicules de 20 km/h sur tous les axes, ce qui permettrait avantageusement de garantir à la fois la sécurité routière, la baisse des émissions d’échappements, l’allongement de la durée de vie des surfaces de roulage, et la biodiversité si spécifique des bords de routes.
J’imagine également les économies considérables de gasoil et de main d’œuvre qui en découleraient au crédit du budget départemental car je suppose que le réseau dont vous avez la charge se chiffre en centaines de kilomètres.
Bien cordialement.
J’étais parti pour trouver Paul.
Paul, c’est un vieux copain d’enfance. En fait, mon plus vieux copain, on a dû jouer au bac à sable, nos mères étaient copines. C’est avec lui que j’ai fait mon premier tour à vélo. Le tour du Morvan. On avait quatorze ans. A cette occasion, avec lui, ma première première gorgée de bière.
Paul est le genre de gars pas facile à retrouver quand on a perdu sa trace. Pas dans l’annuaire et impossible de passer par la bande. Quand j’ai décidé de faire un tour à vélo cette année, je me foutais bien de savoir où j’irais ; qu’importe la direction pourvu qu’il y ait l’ivresse. Et puis, tiens ! Si je partais à la recherche de Paul !
La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a quinze ou vingt ans. Il était vigneron dans le mâconnais, à Verzé. Voilà pour la piste. Roule ma poule.
Alors une semaine de pédalage pour atteindre le mâconnais, ça laisse le temps de gamberger. Est-ce que ça va lui faire plaisir de me voir ? Est-il toujours avec la même copine ? A-t-il des enfants ? A-t-il pris de l’embonpoint comme moi ou est-il toujours mince ? A-t-il connu des accidents de la vie et lesquels ? Est-il devenu alcoolique ? Vais-je le trouver dans les vignes ou au chai ? Vais-je le rater parce-qu’il sera parti en voyage d’études au Chili ou en Californie ? Paul tu me manques. Nos mères nous échangeaient comme des chemises et nous étions toujours fourrés l’un chez l’autre. Nos pères nous engueulaient, surtout le tien. Maintenant qu’ils sont tous morts, comment saurais-je si tu l’es ?
Jour J. Je descends à la Roche Vineuse et m’engage dans la vallée de Verzé. Frais et dispo pour un improviste périlleux. Je suis en vacances et toi tu trimes. Vas-tu trouver ça cool de me voir débarquer comme ça ? Bon, je te dirai que je n’avais pas le choix, comment voulais-tu que je m’y prenne ? Tu as sûrement un programme pour la journée. Je vais te déranger. Je vais t’inviter au resto à midi ou ce soir. Si tu n’as pas charge de famille. Si tu n’as pas autre chose de prévu. Si, si, si…
Je reconnais à peu près le coin. Je monte dans les vignes, tombe sur un vigneron.
– Bonjour, je suis à la recherche d’un gars qui s’appelle Paul et qui travaille chez Leflaive.
– Leflaive, ils ont des vignes là (il me montre le versant en face), mais je les vois pas aujourd’hui. Sinon, ils en ont aussi là-bas et là-bas.
Ici, les arpents valent de l’or. Chacun a un petit territoire jaloux et bichonné comme la pelouse de Wembley. Pas besoin de faire grand mais par contre, c’est tout à la main.
Je vais donc au premier « là-bas » où je tombe sur deux gars et une fille qui remontent des rangs sécateurs au poing. Ça traîne pas. Clac, clac, clac, au suivant. Le soleil cogne. J’aime pas déranger les gens qui bossent. J’attends qu’ils redescendent un rang. Rebelote :
– Bonjour. Je suis à la recherche d’un gars…
– Leflaive, c’est les gars là-bas. La camionnette blanche.
OK, je tends au but. Je tiens mon Paul. Ils sont quatre en haut du rang. Je n’ai pas la patience d’attendre, je remonte par le bord de la vigne, j’essaye de penser aux traits de Paul pour le reconnaître malgré les années (et lesquelles ! On change beaucoup entre 30 et 50 ans). J’arrive en haut. A priori, pas de Paul dans le groupe. Les mecs sont cassés en deux à sarcler à la houe comme j’ai vu faire dans les champs au Sénégal, sérieux. Un gars s’approche.
– Bonjour, je suis à la recherche…
– Paul ? Il ne travaille plus ici. Il est parti en 2014 (putain huit ans !). Il est parti en Champagne. Désolé, je n’ai même pas son numéro.
Bon, ben je suis bon pour un autre voyage.
Monsieur,
Nous avons pris bonne note de vos remarques afférentes aux fauchages des abords des routes départementales.
Nous ne pouvons malheureusement pas accéder à votre demande de limitation de vitesse. La vitesse de circulation de nos citoyens est un axe stratégique de la politique de croissance de notre territoire. Sans vitesse, pas de gains de productivité, sans gains de productivité pas de croissance, sans croissance pas d’emplois.
Aussi longtemps que je serai présidente du Conseil départemental de la Creuse, je défendrai le pouvoir d’achat des creusois. Le mode de vie des creusois n’est pas négociable.
Creusement vôtre.
😉
Le roi nu étouffe sous l’empilement des confinements, agrémentés de masques, de tests et de vaccins. Du coup il a besoin d’un vélo et il en a commandé un vachement bien. Il l’attend avec impatience en tournant en rond sur la terrasse du palais. Du coup, il repense à ses trois anciens vélos et se dit que le temps a coulé sous les ponts de la vie, et que ses vélos ont été de bien fidèles destriers. Du coup, il s’installe à son bureau et écrit une chanson :
Salut à toi le forgeron alsacien. Tu crois que c’est une sonnette rouge que tu forges ? Tu forges les victoires des courses de mes dix ans. Du puits au laurier sauce, de l’eau oxygénée au mercurochrome. Du portail au panneau Stop, du pansement Urgo à la compresse stérile. Du cimetière à l’épicerie, du strap au plâtre. Du pont à la maison des cousins, du Dermophil indien à la Biafine. Toi le forgeron alsacien, tu forges les caractères ; tu inculques l’endurance, la résilience, l’ambition et la persévérance.
Salut à toi le soudeur polonais. Tu crois que c’est un cadre en acier de 58 que tu soudes ? Tu soudes les amitiés de mes vingt ans. Autour des feux, aux bords des lacs, aux fonds des granges, aux ombres des églises. De plans foireux en spots de rêve, des parkings immondes aux replats célestes des adrets. Pendant que les familles tricotent leur ADN et que les écoles huhuent, toi, le soudeur polonais, tu soudes le cadre des amitiés. Et de l’amour.
Salut à toi l’ingénieur japonais. Tu crois que c’est une transmission shimano que tu fabriques ? Tu fabriques les paternités de mes trente ans. Le pignon de 32 pour les réveils nocturnes hors catégorie. Le plateau de 52 pour les dimanches plats du salariat. Des butées hautes et basses, à l’avant et à l’arrière, pour ne pas dérailler. Toi l’ingénieur japonais, tu es le gardien de la fécondité, l’assureur de la transmission, la promesse des petits et gros développements.
Salut à toi le mécano savoyard. Tu crois que c’est une jante alu de 700 que tu montes ? Tu montes les chantiers déraisonnables de mes quarante ans. Se lancer, courir le risque, partir sans se retourner. Obliquer à gauche, s’engager dans l’épingle à cheveux, grignoter l’ascension. Résister au vent de face, prendre garde au vent de travers, chuter, se relever, puis savourer le vent de dos. Toi le mécano savoyard, tu montes les roues des projets fous de ceux qui ne savent pas vivre sans folie.
Salut à toi l’assembleur auvergnat. Elle est à toi cette chanson. Tu crois que c’est un vélo de randonnée que tu assembles ? Tu assembles la liberté de mes bientôt cinquante ans. Le temps sera retrouvé, l’espace redéployé. Déjà le goudron noir se fend. Dessous, le chemin qui reparaît, pas encore blanc, est poivre et sel. Il ouvre la possibilité de voyages moins rapides, mais pourquoi pas, plus lointains. Toi l’assembleur auvergnat, tu assembles la vie qui monte avec celle qui descend.
Du coup, le roi nu chante à tue-tête et a oublié l’empilement des confinements.
