Le roi nu

Chroniques d'actualité, avec des attributs royaux qui pendouillent.

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La recyclerie

La recyclerie fait partie de ces îlots qui préfigurent le monde d’après et j’ai besoin de participer à sa réalisation concrète, palpable, pour des raisons de survie mentale. Le monde d’après s’interface avec mon propre corps quand il faut porter du lourd, nettoyer du crado, réparer du déglingué ; plein de choses pas instagramables par une influenceuse en voyage à Dubaï. Et le corps sauve l’esprit car c’est lui le chef.

À contre-courant du gigantisme, du jetable, de l’éphémère, de l’algorithmique infaillible à haute fréquence atomique, bref, de la bêtise asensible de notre monde d’avant qui n’en finit pas de crever en se donnant des airs de vainqueur, la recyclerie m’invite à arrêter tout (mes achats neufs) et à réfléchir (à ce qui compte vraiment). Ce bénévolat est une aventure collective tout autant qu’individuelle, qui nous émancipe de nos servitudes, et par là, sabote notre allégeance au monde d’avant, l’affaiblissant d’autant, hâtant sa chute. L’espoir fait vivre.

A la recyclerie, les chaises dépaillées discutent avec les vélos grippés et s’émoustillent à l’idée de retrouver les popotins de leur jeunesse ; vocation commune. Les assiettes répareillées s’impatientent de retrouver, qui des rognons au Porto dans son riz long, qui une salade de coin de table à la vinaigrette industrielle (pitié non !), qui un mafé du pays, non pas la recette Bambara, Sérère plutôt, qui un gratin de restes du dimanche soir, qui une moussaka brûlante, qui un œuf à la coque à mouillettes beursalées. (J’ai trouvé une râpe à fromage trois faces, parfaite pour les pizzas entre amis). A la recyclerie, les robes rêvent de se déhancher en reluquant dans le rayon musique un CD de Nirvana, tandis qu’un lampadaire radote auprès d’une cafetière : « de mon temps, sans toute cette électronique… »

A la recyclerie, l’amitié est l’instrument, la liberté le métronome, l’objet la mélodie… et le bâtiment la salle de concert. Sans bâtiment pérenne et adapté, pas de concert. Pérenne et adapté, c’est ce qu’il faut pour s’ancrer et ne plus risquer de se faire éparpiller par les vents du monde d’avant. L’heure est à cette étape, condition sine qua non d’une rationalisation accrue, d’une viabilité économique consolidée, de l’atteinte d’une taille critique de l’équipe. C’est comme ça que j’imagine la suite : un cadre sécure et adapté pour un déploiement encore plus profitable aux habitant-es du territoire nontronnais.