Ce matin-là, oncle Philippe sortit de sa case à l’heure où le soleil levant fait sa toilette dans le Niger, accrochant son boubou (le soleil, pas oncle Philippe) au baobab de la famille Traoré. Oncle Phil’, c’est comme cela que nous l’appelions, se frotta les yeux, s’étira, et se moucha dans son mouchoir légendaire aux allures de nappe de pique-nique. Après quoi, comme chaque matin, il alla se baigner dans le fleuve.
Oncle Phil’ disait que sa case était ronde comme la mairie d’Ambert et pointue comme un chapeau chinois, bref que c’était un chef d’œuvre typique de notre architecture malinké. Le torchis des murs logeait son lot de margouillats et le chaume du toit des colonies de tisserands, de sorte qu’oncle Phil’ qualifiait alternativement sa case de « ma colocation » ou de « mon château en Périgord », ce qui, pour nous qui n’étions jamais allé plus loin que la mosquée de Kangaré, était magique et mystérieux.
Dans la case de l’oncle Phil’ on trouvait :
une flûte à bec
une flûte alto
une clarinette
un joli saxo
On trouvait aussi :
un gros dictionnaire
du papier carbone
une Bible bréviaire
une loupe à miro
Tous ces objets nous impressionnaient bigrement, nous ses neveux, quand nous entrions dans la case de l’oncle Phil’. Mais l’objet qui forçait le plus notre respect, qui nous coupait le souffle, celui qui conférait à oncle Phil’ un statut social que nous n’atteindrions certes jamais nous-même, mais dont nous ne nous privions pas de nous prévaloir au village, l’objet donc qui trônait sur le mur au-dessus de son lit, c’était un fusil Chassepot 1866 avec baïonnette, cartouches, et tout l’attirail d’entretien connexe dans ses étuis en cuir. En la présence de ce fusil, finies les blagues de sales gosses du genre : quelle est la couleur du boubou blanc d’oncle Phil’ ? Ou : Quelle est la contenance, en hectolitres, de son bol de petit-déjeuner ?
Ce fusil fut la télévision de notre enfance. Il suffisait de prononcer son nom et c’était comme un
interrupteur, oncle Phil’ nous racontait des histoires. Ce Chassepot savait faire défiler sa vie sur nos écrans intérieurs de façon si nette et colorée, que curieusement pour un instrument de mort, parce-qu’il avait accompagné oncle Phil’ partout dans le monde pendant quatre-vingts ans, il était en quelques sortes devenu en vieillissant la Vie elle-même et tous deux ne faisaient qu’un. Assis sous le manguier devant sa case, oncle Phil’ et son fusil nous projetaient des images de bateaux écarlates aux cheminées diaboliques, de tranchées boueuses, de camarades héroïques, d’antipodes luxuriants, d’escales à Madras ou Valparaiso, de foyers Sonacotra et d’usines Berliet, et plus récemment, de retour au pays natal, de chasses aux derniers tigres.
Ce matin-là, comme chaque matin, oncle Phil’ revint du fleuve Niger éternel plus jeune que la veille. Comme chaque matin, il pénétra dans son « château en Périgord » pour commencer sa journée en démontant, graissant et remontant son Chassepot. Chaque pièce avait son emplacement attitré et comme dans un bon scénario, j’avais compris que l’acmé était incontestablement l’étape du brossage de la culasse. Mille fois, je l’avais regardé faire religieusement. Et c’est vrai que chez l’oncle Phil’, je peux en témoigner, l’opération relevait littéralement du sacré et de la survie existentielle. Si le fusil ne chassait plus depuis belle lurette, le rituel d’entretien, lui, demeurait.
Ce matin-là, oncle Phil’ me fit signe d’entrer, posa le fusil sur le bureau et me dit que je l’avais suffisamment observé ; que c’était à moi désormais de graisser le Chassepot. Ce que je fis et fais encore chaque matin à l’heure où le soleil levant fait sa toilette dans le Niger, accrochant son boubou au baobab de la famille Traoré.

