Le roi nu

Chroniques d'actualité, avec des attributs royaux qui pendouillent.

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Semaine 01

L’hebdomadaire du roi nu en voyage à vélo

Jeudi 13/11/25 : J’ai trouvé le roi nu avant-hier sur le talus du canal du midi, à grelotter et se morfondre en plein vent. Nous le savons victime de lassitude, de burn-out, de perte de sens et de solitude due à sa fonction. Nous savons aussi que sa nudité n’arrange rien. Moi, j’étais parti la veille pour une petite année sabbatique à vélo…

En le trouvant là, tout transi, j’ai eu pitié. Comment peut-on avoir pitié d’un roi ? Ils sont tous arrogants et bons à rien. A-t-on jamais vu un roi faire une corvée de bois sec pour allumer le réchaud un jour de pluie, changer un câble de frein, ou remplir sa gourde au robinet d’un cimetière ? Mais ce roi étant nu comme un ver et dépressif, je mets au défi quiconque le trouve sur un talus, de rester insensible à son sort et à la vérité qui transpire de sa condition…

J’adore mes petites habitudes de vieux garçon solitaire à vélo. Je me lève quand je veux, je prends la route que je veux, je mange ce que je veux, je dors où je veux. Je me débrouille des aléas sans porter ceux des autres. Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai proposé de m’accompagner. Je me suis dit que ça lui ferait du bien. J’ai vite compris, mais trop tard, que mon voyage était foutu et que j’étais coincé.

C’est pour ça que j’ai décidé de tenir ce journal. Pour occuper mes soirées quand le roi nu ronfle dans la tente d’à côté.

– Comment vous vous appelez ? m’a demandé le roi nu.

– Grégoire. Et vous ?

– Appelez-moi Majesté, en toute simplicité.

On a récupéré un vélo en faisant du porte-à-porte. Les gens ont des vélos plein leur garage mais ça a été difficile d’en trouver un pas trop pourri et à sa taille. Finalement une vieille dame nous a sauvé la mise. Elle était gênée de voir le roi nu.

– Vous savez Majesté, à la télé, déjà ça fait quelque chose, mais en chair et en os, c’est quand même malheureux ! C’est une honte la façon dont on vous a traité. Moi j’ai toujours été de votre côté. Il n’y a plus de justice.

– Mais si ! puisque la justice, c’est moi, a répondu le roi nu, sèchement.

Nous avons compris que le roi nu se prenait encore pour le roi et qu’il était de tempérament susceptible à ce sujet.

La vieille nous a dit de prendre ce qu’on voulait dans son garage. Son mari et son fils étaient morts depuis plusieurs années, elle n’avait pas mis les pieds dans le garage depuis. C’était leur domaine. Et en effet, c’était ce genre de garage-atelier, tenus par de merveilleux maniaques de l’ordre, du bricolage et de la mécanique. J’ai dégoté un bon vieux Peugeot douze vitesses des années quatre-vingt en 700×28. Parfaitement entretenu. Même les pneus étaient encore bons. On lui a mis un porte bagage récupéré sur une autre biclou et une belle paire de sacoches rigides de la Poste (le fils était facteur). J’en ai aussi profité pour prendre une clé plate de 11 qui manquait à mon outillage et quelques pinces à linge.

Après on est partis au Décathlon de Carcassonne pour lui trouver une tente, un duvet et une popote. Pour le reste, mon réchaud, ma pharmacie et mon outillage feraient l’affaire pour deux.

– Majesté, vous ne pouvez pas prendre une tente six places, ce sera vraiment trop lourd ! Aujourd’hui, nous longeons le canal du midi, c’est plat, mais nous allons bientôt traverser les Pyrénées et vous apprécierez de ne pas être trop chargé…

Hier, on a coupé dans les Corbières. Un sacré paysage de caillasses. L’alternance de garrigues et de vignes en ce milieu d’automne donne une ambiance joyeuse quand le soleil sort, lugubre quand les nuages s’installent dans les vallées. A midi, on est tombés sur une chouette épicerie communale à Saint-Jean-de-Barrou, un village désert. Mais là, quelques tables disposées sous les quatre platanes de l’ancienne école. On a pu prendre une bière et faire nos courses, et papoter un peu avec quatre autochtones (désolé c’est le mot) qui en savaient long sur la politique (« sont tous pourris »)

J’ai rapidement pris l’habitude lors de nos rencontres, de prendre les devants auprès de nos interlocuteurs :

– Je vous présente le roi. Il a décidé de prendre une année sabbatique et faire un voyage à vélo jusqu’aux confins du royaume pour aller à la rencontre et être plus proche de ses concisujets.

J’accompagne généralement ma présentation d’un clin d’œil et ça marche plutôt bien.

– Et vous venez d’où ?

– Et vous allez où ?

– Ben vous êtes bien courageux !

– Et vous n’avez pas froid comme ça tout nu ?

– Si, mais on s’habitue, répond le roi nu.

Le soir, on a galéré pour trouver un coin plat et sans caillasse pour planter les tentes mais on a finalement échoué dans une entrée de champ.

[Trouver un bon spot de bivouac me prend facilement une heure. Les critères sont multiples, à commencer par la sécurité, mais aussi le vent, l’humidité, le paysage, le bruit, les moustiques et donc, les cailloux. Il y a quelques classiques : Les abords de stades, les vergers industriels, les cimetières, les maisons en construction, les forêts, les arrières de haies, les étangs publics de loisirs, les campings hors-saison, les hangars ou serres agricoles… L’intuition me sert de boussole. J’écoute systématiquement mon intuition. C’est parfois difficile quand on est harassé par une journée de vélo de repartir chercher plus loin, mais c’est une règle de tous les bivouaqueurs (Ceux qui sont encore en vie. Humour noir). Parfois, je m’y reprends à quatre ou cinq fois. C’est chaque jour un défi. Un bon spot de bivouac est un spot secure (pour bien dormir). Un excellent spot de bivouac est un lieu de toute beauté où le temps se suspendra à un moment de la soirée, de la nuit et/ou du lever.]

Aujourd’hui jeudi nous avons rejoint la côte. On passe de ports en villégiatures de luxe, puis en zones résidentielles désertes, puis en campings-usines désaffectés. Puis des kilomètres de bord de mer gris. Le temps est doux, venteux, l’air est saturé d’humidité marine qui se mêle à la transpiration des corps. Sur le porte-bagages, le gant de toilette ne sèche pas. Le bord de mer en novembre un jour gris et venteux est assez déprimant.

– Canet-en-Roussillon, Saint-Cyprien, Argelès. Je pense que nous venons de passer à proximité d’environ trois-cent-mille logements vides, dit le roi nu.

– Sans parler des milliers de bateaux de plaisance amarrés dans les ports. Oui, cette débauche patrimoniale est indécente. Cela saute aux yeux en cette saison.

La nuit tombe d’un coup. Nous trouvons in-extremis une plantation de mandariniers très confortable. Quelques mandarines sont mûres.

Vendredi 14/11/25 : Nous pénétrons dans les Pyrénées par la face la plus orientale. Collioure est vraiment bien préservée. Un quidam nous accoste sur le port. « C’est vraiment bien de faire ça. J’aurais rêvé de faire ça. Maintenant, j’ai soixante-treize ans, je suis trop vieux ». Il est sincère. Il aurait vraiment aimé. Je ne demande pas ce qui l’a empêché. Je pense, peut-être à tort, connaître à peu près la réponse.

Le roi nu est très excité d’être dans une zone très touristique. Il dit que quand il rentrera, il pourra dire qu’il a fait la côte Vermeil.

A Banyuls, nous faisons une grande pause déjeuner à la laverie automatique. Un coup de baguette magique et voilà du linge propre et sec ! Le roi nu s’en fout. Ces questions de linge ne le concernent pas. Un petit bain de pied à la plage et c’est parti pour Cerbère où nous attendent une douche et un lit chez François, décroissant proclamé, chercheur en low-tech et producteur de sous-produits de cactus.

Samedi 15/11/25 : Journée de pause. Comme François accueille des woofers, je me joins au travail du matin. Réparation d’une clôture de chèvres. Pilonnage d’olives. Vaisselle. Le roi nu ne semble pas avoir compris le principe du woofing et se prélasse dans un transat.

Au dîner, une des woofeuse, Nicole, 20 ans, suisse allemanique, fraichement diplômée d’école d’ingénieur agro, inquiète de trouver un travail qui ne salope pas la planète, demande au roi nu ce qu’il en pense. Le roi nu pense que les jeunes sont paresseux et mal élevés à cause des écrans de réseaux sociaux et du wokisme antisémite.

Je révise un peu les vélos. L’après-midi, nous allons nous baigner dans une petite crique. Le roi nu trouve que l’eau est trop froide et qu’il aurait préféré une piscine chauffée.

– Je ne comprends pas votre entêtement à vous baigner en novembre, Grégoire !

– Regardez Majesté comme les rochers sont beaux avec le soleil de l’après-midi. Et ces cactus, accrochés à flanc de falaise, n’est-ce pas incroyable ? Et les vagues qui explosent sur les récifs en gerbes d’écume ? Quelle force brute !

Dimanche 16/11/25 : Déjà une semaine que je suis parti. Nous sommes maintenant en Espagne. Catalogne plus précisément. Les murs sont tagués de “Catalonia is not Spain“

– Bon déjà, ils parlent anglais, dit le roi nu.

Nous avons passé le col de Cerbère à Portbou sans difficulté. Le roi nu trouve que ça monte beaucoup.

– C’est le principe d’un col, Majesté, je vous ai déja expliqué.

Mais à neuf heures trente, un dimanche ensoleillé, des hordes de motocyclistes commencent à déferler par vagues effrayantes et assourdissantes. La route est réputée ; elle a été refaite et a fait l’objet d’un article dans un magazine de motards. Virages relevés, vue magnifique. Résultat, c’est LE truc à faire. Je décide qu’on va prendre un bout de train pour sortir de cet enfer. Ligne fermée pour travaux. Bus gratuit. On rejoint la plaine.