Le roi nu

Chroniques d'actualité, avec des attributs royaux qui pendouillent.

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Looking encore for Paul

Carnet de voyage. Périgord Vert <–> Champagne. Juin 2023


Connecté ou déconnecté ?

Se déconnecter ; politique sanitaire personnelle indispensable. L’idée de se déconnecter ne date pas d’internet. Faire une retraite, c’est vieux comme le monde. Faire un pas de côté. Débrancher la routine. Utiliser l’itinérance comme parapluie anti-médiatique, et l’effort comme antidote à l’économie de l’attention. Laisser la solitude sédimenter les émotions accumulées au fil des mois, puis retrouver le désir de la vie sociale. Donner au silence le loisir de vider le trop plein de tout. Tâter ce que le minimum vital ouvre paradoxalement comme perspectives de vraie vie vivante.

12 juin 2023. Voie verte de la Loire à vélo. Une sorte d’autoroute des vélos. Je croise et je dépasse des piétons, des joggeurs, des cyclistes. La plupart ont un casque sur les oreilles. Musique ? Podcast ? Conversation téléphonique avec la meilleure copine ?… Bien en amont de mes dépassements, je fais attention de faire sonner ma sonnette pour les prévenir et ne pas les surprendre. Ils n’entendent pas. Je recommence juste avant le dépassement. Ils n’entendent pas. Je dépasse, ils sursautent. J’aurais voulu les prévenir, entrer en communication, même subreptice ; signifier une bonne volonté de cohabitation, de partage d’un territoire et d’un plaisir commun, voire le sentiment diffus d’une résistance au monde comme il va. Mais ils sont dans leur bulle, déconnectés de moi, du chant des oiseaux, et probablement aussi de la lumière matinale sur la Loire, des odeurs de blé mêlées aux relents de vase d’un bras mort.

Tribune

Ça me saute de plus en plus aux yeux, le racisme, le sexisme, toutes les discriminations, ne sont qu’un moyen pour un groupe social de faire baisser le coût de la main d’œuvre à son profit. Capter la force de travail des esclaves, des bagnards, des femmes, des immigrés, des enfants, des non-censitaires. Qui est mal payé ? Qui en profite ?

Tout le reste n’est qu’habillage cynique et hypocrite d’idiots utiles.

Procès verbal. Fuck le Tour de France.

Attendu que des effondrements écologiques majeurs sont en cours et que les dépassements de limites planétaires font l’objet d’un consensus scientifique,

Vus l’article 1.1 de la loi sur les mystères de l’existence et l’arrêté 465 alinéa 3 du code de la survie universelle,

Attendu que les inégalités sont identifiées comme cause des verrouillages socio-techniques qui empêchent toute transition vers une civilisation soutenable,

Attendu que les valeurs de croissance et de consommation sont avérées ringardes et fallacieuses,

Entendues les allégations green-washisantes affligeantes de la société ASO,

Lu le rapport d’expertise relevant les aberrations suivantes de l’organisation du tour de France :

  • Esprit de compétition complètement puéril. Aucun effort n’est fait pour que tout le monde parvienne ensemble à destination. Au contraire la compétition engendre de nombreuses chutes. Les premiers n’attendent pas les derniers, comble du manque de savoir-vivre.
  • Caravane publicitaire de mauvais goût, inutile et nocive avec ses 6 millions d’objets distribués. Spectateurs traités comme des singes au zoo.
  • Absence de porte-bagages et de sacoches sur les bicyclettes. Impossibilité pour les coureurs de faire des courses sur le trajet ou de ranger un maillot de bain et une serviette pour pouvoir se baigner dignement dans les lacs et rivières.
  • Tenues légères des coureurs trop suggestives et affriolantes. Le cyclisme n’est pas un lupanar !
  • 744 véhicules motorisés pour 183 coureurs (soit 4 pour 1) se décomposant comme suit :180 camions. 470 voitures. 8 hélicoptères. 23 autocars. 63 motos. Manque plus que la patrouille de France !
  • Privatisation d’un commun immatériel et symbolique d’intérêt national (les paysages, les territoires, le patrimoine…) au profit exclusif d’un groupe capitaliste familial.
  • Invisibilisation coupable des zones industrielles et commerciales pour donner une image de carte postale tronquée. Les images diffusées omettent toujours le survol des Patateries, Flunch, Mc Donald’s et Buffalo Grill, pourtant fleurons du savoir vivre à la française.
  • Seul point positif : l’absence de dopage dans ce sport

Par ces motifs, déclarons le slogan Fuck le tour de France grande cause nationale 2023,

Décidons la nationalisation du tour de France,

Décidons la modification des règles de course afin d’en supprimer toute notions de compétition et d’y introduire des notions d’entraide, de musique, de pauses gastronomiques et de baignades. L’itinéraire sera voté chaque matin en assemblée générale ce qui garantira un départ pas avant 16h,

Décidons le remplacement de la caravane publicitaire par la fanfare de la CGT avec ouverture du cortège par le black bloc et fermeture par la gay pride,

Interdisons le port des tenues en lycra,

Obligeons les journalistes, les directeurs, les mécanos, les soigneurs, les politiciens, à couvrir l’évènement eux-mêmes à vélo,

Interdisons les nuits à l’hôtel ; seules les nuits sous la tente sont autorisées.

Dont acte.

Le conseil des soulèvements du vélo. A l’unanimité.

Point de bascule et inversion de la charge de la preuve

Sur le trajet du retour, j’ai pris le train entre Reims et Orléans via Paris. J’ai fait Gare de l’Est – République – Bastille – Austerlitz à vélo. Cela faisait plus de trente ans que je n’avais pas fait de vélo dans Paris ! A l’époque, les bagnoles étaient les chefs et les vélos les subordonnées. Je me souviens comment, pour me faire respecter, je devais hameçonner le regard des automobilistes et les intimider en plissant les yeux comme Lee Van Cleef dans le bon, la brut et le truand.

Aujourd’hui les vélos ont pris le pouvoir ; un pouvoir incontrôlable, bordélique, réjouissant. Les cyclistes se foutent de tout : des tracés des pistes cyclables où on veut les enfermer, des stops, des feux rouges, des sens interdits, des trottoirs et escaliers, des signalétiques en tous genre. Pour le provincial que je suis devenu, il a fallu un petit temps d’adaptation mais ce n’est quand même pas Calcutta ou Kinshasa.

Les cyclistes n’en font qu’à leur tête car ils sont les rois et c’est ce que font les rois. Les vélos sont très nombreux, suffisamment pour surgir en permanence et non plus occasionnellement. Ils ont atteint la taille critique. Point de bascule préalable au modèle hollandais (cela prendra encore trente ans, quel retard !).

Désormais j’ai vu les automobilistes obligés d’être hyper-vigilants, terrorisés par ces surgissements incessants. Retournement de la terreur. Terrorise bien qui terrorisera le dernier. Je confesse une certaines jouissance à ce constat.

Cela paraît difficile à croire, mais la civilisation de la voiture a atteint son pic à Paris il y a quelques années au début du vingt-et-unième siècle. Elle n’est pas encore morte, mais la pente descendante est là. Les politiques publiques ont le pouvoir de retarder ou favoriser les points de bascule. J’espère que les municipalités à venir enfonceront le clou pour faire de Paris une ville essentiellement cycliste. Plus les vélos feront la loi, plus ils seront nombreux, plus les voitures seront terrorisées, moins les gens prendront leur voiture, plus ils prendront le vélo. C’est une guerre de territoire menée sur plusieurs décennies.

Looking encore for Paul

J’étais reparti pour chercher Paul.

Mes huit-cent bornes de l’an dernier m’avaient rapporté une fortune : une adresse près de Reims et un numéro de téléphone. Mais tous ces derniers mois, je n’ai pas appelé Paul. Peur du téléphone. Déjà de visu, je ne suis pas toujours bavard. Téléphon, piège à con.

Néanmoins, en montant sur selle à la descente du train à Vierzon, je me suis dit que cette année, pas d’improvisation, j’appellerais quelques jours avant. Lundi, je laisse un message sur le répondeur. « – Je viens chez toi vendredi ou samedi, rappelle-moi ». Mardi, Sologne, forêts. Mercredi, Loing, céréales. Pas de nouvelles. Jeudi, Brie, fromage. Rien. Plat pays, faut vraiment avoir quelqu’un à aller trouver ! Je rappelle. Rien. D’accord, ce numéro qui commence par zéro-neuf est une voie sourde de garage, un trou noir numérique, une ligne de cuivre désaffectée, un résidu du passé antérieur aux téléphones mobiles, une option box superfétatoire offerte la première année puis trente-neuf euros quatre-vingt-dix-neuf par mois la deuxième avec trois-cent-vingt-quatre chaînes de télé incluses.

Décidément, il est écrit que je dois te retrouver en présentiel et à l’improviste. En même temps, un road-trip sans piment, ça s’appelle une croisière organisée ; pas vraiment mon truc. Qu’il en soit ainsi. Re-roule ma poule.

C’est une sensation bizarre de vouloir retrouver un pote d’enfance. C’est un risque, je le sais bien. J’ai plein d’amis pour lesquels j’ai décidé de ne pas prendre ce risque. Balance bénéfice-risque déficitaire. Mais je ne sais pourquoi, Paul, c’est différent. Pourquoi ? Je tourne la question depuis des mois. A la longue, je me suis dit qu’on s’en fout des pourquoi. Ça me rappelle les « pourquoi vous avez décidé d’adopter ? ». Tellement impossible de répondre. Les mots et les idées ont des limites ; il faut les reconnaître incompétents dans certains domaines. Et pourtant cette injonction sociale permanente du pourquoi me poursuit.

Vendredi, Champagne, vignes. Je m’installe au camping d’Épernay histoire de prendre une douche. S’agit d’être un peu présentable demain. Merde, c’est blindé de camping-cars. Toute la fine fleur de la beaufitude retraitée européenne du nord s’est donnée rendez-vous pour jouer au riche et faire des dégustations de la pisse-à-bulle locale. Effectivement, à la paillote, on promet ce soir un verre de champagne offert avec le menu steak frites à quinze euros…

Samedi matin, Jour J pour retrouver Paul. C’est parti pour la traversée de la montagne de Reims. Après deux-cent bornes sans descendre sur le petit plateau, ça va le dérouiller. Je me dis qu’ils sont bien prétentieux d’appeler ça une montagne. M’enfin, c’est vrai que ça cogne un peu de monter dans les vignes. Je scrute les vignerons au travail. Je vais peut-être tomber sur toi au hasard. Tu t’es peut-être acheté un petit arpent bien placé que tu fais fructifier grâce à ton savoir-faire. C’est peut-être toi dans la camionnette blanche qui arrive en face et tu vas peut-être me reconnaître ? Ça va être rigolo ! – Ben qu’est-ce que tu fais là ! – Rien, j’avais juste envie de te voir…

C’est pas toi.

A vrai dire, dans les vignes, j’entends surtout parler en langues inconnues. Les jeunes ne veulent plus travailler ma bonne dame, on est obligé de faire venir la main d’œuvre d’Europe de l’Est. Ici aussi, comme dans le mâconnais, on travaille surtout à la main. Je vois ces gars cassés en deux sous le cagnard. Ils doivent gagner un demi-SMIC. Peut-être au black. Pour faire du champagne qu’on vendra à des émirs du Koweït pour remplir leurs baignoires en marbre avec robinetterie en or massif. Je me trompe ou quelque-chose ne tourne pas rond sur la planète ? J’arrive au sommet. Je bascule sur le versant nord. Plaine de Reims en vue.

J’arrive dans ta banlieue. Je vais manger dans un parc d’abord, je ne veux pas débouler pendant ton déjeuner si vous êtes en famille. Treize heure trente, j’arrive à ta maison. C’est tout fermé. P… ! Tout ça pour ça. Ils sont partis pour le week-end si ça se trouve. Bon restons calme et positivons, mon enquête a avancé : Sur la boîte aux lettres, ton nom, mais aussi celui de ta femme. Tu es donc marié. Première nouvelle. J’ai l’impression d’être un détective privé ; le Colombo à bicyclette dirait ma carte de visite. Je me réinstalle à l’ombre dans le parc. J’interroge Google au sujet de Madame. Google est plus bavard à son sujet qu’au tien. Réflexologue en libéral. Numéro de portable professionnel, c’est bon ça, c’est fiable. Je reprends espoir. J’appelle. Boîte vocale. « – Bonjour, je suis Grégoire, un ami d’enfance de Paul [blabla] je fais un tour à vélo [blabla] est-ce que tu peux lui passer mon numéro et lui demander de me rappeler ? ».

Je m’allonge sur le banc. Il n’y a plus qu’à attendre. Sieste. Dix minutes passent. Le téléphone sonne. Mon cœur bat la chamade. « – Bonjour, c’est la gendarmerie de Nontron, vous êtes bien adjoint ? On n’arrive pas à joindre madame le maire ni le premier adjoint, on nous a signalé des vaches dans le bourg sur la route de Nontron. – OK je m’en occupe. – Allô Gilles ? T’as des vaches sur la route de Nontron. ». Raccroche. Sieste. Non mais. Dix minutes passent. Téléphone sonne. Cœur bat. « – Salut papa, c’est Jonel. C’est pour le 30 juin [blabla]. – D’accord on fait comme ça ». Raccroche. P… ça fait quatre jours que j’avais pas reçu de coup de fil, faut que ça tombe maintenant ! Sieste. Dix minutes. Sonne. Bat. « – Allô, c’est Paul ! [rires]. Rendez-vous chez moi dans cinq minutes »

Retrouvaille. Embrassade. Terrasse. Boire quelque-chose ? Ouais. Depuis combien de temps ? Dix-huit ans ? La vache. Alors comme ça t’es marié ? T’as des enfants ? Quel age ? Et ton frère, et ta sœur ? Ah ! Mais du coup, le Morvan c’était en 88, on avait plutôt 16 ans…

C’est bien Paul. Ça fait du bien.

J+1. Mission accomplie. Départ pour le retour, je remonte sur mon vélo direction la gare. Quelques heures plus tard, je tue le temps au jardin des plantes en attendant un train à Austerlitz. Paris est un naufrage, les parisiens des automates. Je repense à Paul. Le Paris de notre enfance, celui dont nous étions pleinement propriétaires puisque natifs, celui dont nous parcourions l’usufruit quotidiennement en métro, en roller, en vélo, nous l’avons troqué il y a belle lurette à de nouveaux parisiens contre une fortune : la province. En les regardant faire leur jogging à la queue-leu-leu au jardin des plantes, j’ai mauvaise conscience ; on les a bien entubés. Des troupeaux entiers de nouvelles têtes de veaux sont venues s’agglomérer et Paris a continué à s’enfoncer dans la pollution, la vitesse, l’écume de vie, la misère. Je m’assoupis sur un banc.

Flash ! Ça y est, je sais pourquoi Paul c’est différent. Je me souviens, je visualise, je rembobine, je reformule mon enfance : Paul, c’est pour moi un cousin d’adoption, un genre de frère de lait, puis un complice en émancipations. C’est rare, et différent, et important, voilà tout ; voilà pourquoi j’ai fait mille-six-cent bornes.