Le roi nu

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L’imbécile regarde le vélo

Le mensuel du roi nu à vélo [novembre 2025]

C’était lundi dernier sur les bords du canal du midi. Un gars en VTT qui m’avait dépassé quelque temps auparavant, était en train de photographier son vélo sous toutes les coutures dans un cadre tout à fait bucolique : eau paresseuse, herbe verte et rase, ouvrage d’art du temps jadis. En passant, je lui ai lancé :

– C’est quand même très con de photographier un vélo, mais on le fait tous !

– C’est vrai, on le fait tous ! s’est-il esclaffé.

On a bien rigolé. C’est vrai que c’est con de photographier son vélo. On a beau le qualifier de monture, soyons honnêtes, la relation est moins attachante qu’avec un cheval, un âne ou un chameau. Le lien construit au fil d’un long voyage solitaire avec un animal de bât, est sûrement exceptionnel. Une expérience unique partagée par deux sensibilités. Les bons moments, les passages difficiles, les jours d’euphorie, ceux de vague à l’âme. Mon vélo ne vient pas me donner des coups de tête facétieux juste pour se rappeler à moi.

Incontestablement, un vélo doit être rangé dans la catégorie des objets inanimés. Sans âme donc.

Pourtant, je me souviens de chacun de mes vélos comme d’un animal de compagnie. Et je sais que c’est le cas de beaucoup de monde. Je ne me souviens pas de mes premiers tours de pédales, mais pour moi, comme pour beaucoup, ça a sûrement été un moment initiatique de premier ordre. La sortie de l’âge bébé et l’entrée dans l’enfance. Finalement peut être bien plus initiatique que l’entrée en CP dont on fait tout un plat. Et puis cet enchevêtrement physique du corps sur la machine ; bras, pieds, et bien sûr, les fesses et les parties génitales… ça en fait un objet plus intime qu’un vase ou un marteau !

Souvent, le soir, quand j’arrive au bivouac après une journée fatigante, je me pose une bonne demi-heure, assis à ne rien faire. Juste laisser le corps se détendre avant de monter la tente et cuisiner. Mon esprit vaque et se pose sur mon vélo appuyé contre un arbre, encore chargé de tout son barda. Encore chaud en quelque sorte. Dans la fatigue du corps, la tête est calme. Toute ma vie du moment tient là sur ce vélo, dans ces sacoches. Une trentaine de kilos. Mon patrimoine d’itinérance, mon capital de voyage, ma dotation de nomade. Mais contrainte exigeante aussi, car la frugalité réclame paradoxalement une organisation rigoureuse. Ces sacoches sont le symbole d’une vie très réglée. Tout bien ranger, bien sûr, et surtout, puisqu’on ne peut stocker beaucoup, toute rupture d’approvisionnement peut avoir quelques conséquences. Avant hier, j’ai oublié de faire le plein de mes gourdes avant le bivouac. Résultat, de l’eau pour boire la nuit (refaire les niveaux), mais pas de nouilles au dîner, ni de toilette sommaire, ni de café au matin. Pas bien grave, mais cela illustre comme la précarité est une charge mentale.

Je regarde mon vélo sans réfléchir. Mes yeux font le tour du propriétaire. Ce minimalisme est reposant à contempler. Si peu d’avoir. Pouvoir en faire le tour si facilement facilite la sensation d’être. Et c’est bien là la quête du voyageur : s’alléger pour se sentir vivre.