Ce matin, le roi nu s’est réveillé d’une humeur incroyablement sereine. Depuis quelques semaines, il a délaissé le palais royal et les obligations mondaines y associées et s’est installé en son château de campagne du Périgord Vert-Limousin. Encore à moitié endormi, il regarde alternativement la cafetière qui frémit sur la cuisinière à bois et les étendues givrées qui ondulent par-delà la porte-fenêtre. Le silence, si assourdissant le premier jour de son arrivée, pénètre désormais dans toutes ses pores et cellules en vibrations régénératives.
Son château de campagne, c’est son refuge, son terrain de repli, sa bouée de sauvetage. Quand le poids des responsabilités et des hypocrisies de la cour est trop poisseux, que le mouvement perpétuel de la nouveauté est trop visqueux, que le verbiage omnicanal pue la décharge à ciel ouvert, il saute dans son SUV hybride-pour-sauver-la-planète et rejoint cette contrée à l’écart, où le temps coule au ralenti, et où les habitants ont des mœurs arrondies.
Lové dans son canapoële d’hiver, il avale maintenant son café et vagabonde dans des pensées sans suite, mais sursaute soudain, songeant qu’il n’a pas de nouvelles du palais depuis plus d’une semaine, ce qui en soi, ne lui manque pas, mais est curieux.
Du coup, il appelle son chambellan en visio sur WhatsApp .
— Alexis, dit le roi nu, je n’ai aucune nouvelle du palais. On ne m’a sollicité pour aucun décret ni arbitrage. Que se passe-t-il ?
— Majesté, comme vous le savez, depuis plusieurs mois, une succession d’évènements institutionnels dont nous serions bien en peine de reconstituer la chronologie, a mis le royaume sens dessus dessous. Je suis navré, mais désormais, les miministres et les dédéputés ont tous enclenché le pilotage automatique et semblent vous avoir oublié.
— C’est vexant, dit le roi nu.
— Certes, Majesté.
— Et le royaume continue quand même de tourner ? Mes attributs royaux qui pendouillent ne manquent pas ?
— Absolument Majesté, ça tourne. Même en l’absence de vos attributs.
— C’est vexant.
— Certes, Majesté.
Du coup, pour se changer les idées, le roi nu va fendre du bois dans le bûcher avec sa nouvelle fendeuse Scheppach à 299€. Cette occupation lui procure un plaisir infini. Fendre les bûches comme on coupe du beurre. Une sensation de puissance merveilleuse ! Puis ranger le bois dans un alignement parfait pour que ce soit propre. Dehors, la campagne engourdie profite de l’espace-temps suspendu pour envisager vaguement le printemps.
Du coup, ce petit exercice du matin a achevé de mettre le roi nu en pleine forme. De retour dans son canapoële, il repense au royaume qui tourne tout seul, aux obligations mondaines qui l’assomment, à la frénésie de verbiage nauséabond.
— Tiens ! J’ai encore le temps de faire un saut au marché de [le nom du bourg a été enlevé par l’auteur pour garantir un minimum de vie privée au roi nu et ne vexer aucun des merveilleux marchés du Périgord Vert-Limousin], dit le roi nu, en s’extirpant de son canapoële.
Du coup, il saute dans son SUV et va faire un tour au marché où il prend plaisir à saluer les concisujets autochtones, à acheter son pain au levain hebdomadaire, et à prendre un café au PMU. C’est là qu’il fait la connaissance de Norbert.
— On est quand même bien ici, pas vrai Majesté ? Tiens, passe donc chez moi après, j’ai un plein cageot de cèpes, t’en prendras quelques-uns pour te faire une omelette ce soir. T’en as jamais marre de la vie au palais avec tous ces gougnafiers qui te tournent autour ?
— Oh si ! Et en plus maintenant, ils sont tous en pilotage automatique là-bas maintenant. Alors, j’ai pas du tout envie de rentrer.
— Et pourquoi que tu te présenterais pas à la mairie ? demande Norbert. Ça aurait de la gueule, des attributs royaux qui pendouillent au conseil municipal.
Du coup, le roi nu se présente à la mairie et ça a de la gueule. Il ne sait pas encore que la mairie aussi, est en pilotage automatique.
Episode initialement publié dans le Petit Nontronnais de février 2026


