Le roi nu

Chroniques d'actualité, avec des attributs royaux qui pendouillent.

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Le voyage sabbatique

Semaine 01

Jeudi 13/11/25 : J’ai trouvé le roi nu avant-hier sur le talus du canal du midi, à grelotter et se morfondre en plein vent. Nous le savons victime de lassitude, de burn-out, de perte de sens et de solitude due à sa fonction. Nous savons aussi que sa nudité n’arrange rien. Moi, j’étais parti la veille pour une petite année sabbatique à vélo…

En le trouvant là, tout transi, j’ai eu pitié. Comment peut-on avoir pitié d’un roi ? Ils sont tous arrogants et bons à rien. A-t-on jamais vu un roi faire une corvée de bois sec pour allumer le réchaud un jour de pluie, changer un câble de frein, ou remplir sa gourde au robinet d’un cimetière ? Mais ce roi étant nu comme un ver et dépressif, je mets au défi quiconque le trouve sur un talus, de rester insensible à son sort et à la vérité qui transpire de sa condition…

J’adore mes petites habitudes de vieux garçon solitaire à vélo. Je me lève quand je veux, je prends la route que je veux, je mange ce que je veux, je dors où je veux. Je me débrouille des aléas sans porter ceux des autres. Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai proposé de m’accompagner. Je me suis dit que ça lui ferait du bien. J’ai vite compris, mais trop tard, que mon voyage était foutu et que j’étais coincé.

C’est pour ça que j’ai décidé de tenir ce journal. Pour occuper mes soirées quand le roi nu ronfle dans la tente d’à côté.

— Comment vous vous appelez ? m’a demandé le roi nu.

— Grégoire. Et vous ?

— Appelez-moi Majesté, en toute simplicité.

On a récupéré un vélo en faisant du porte-à-porte. Les gens ont des vélos plein leur garage mais ça a été difficile d’en trouver un pas trop pourri et à sa taille. Finalement une vieille dame nous a sauvé la mise. Elle était gênée de voir le roi nu.

— Vous savez Majesté, à la télé, déjà ça fait quelque chose, mais en chair et en os, c’est quand même malheureux ! C’est une honte la façon dont on vous a traité. Moi j’ai toujours été de votre côté. Il n’y a plus de justice.

— Mais si ! puisque la justice, c’est moi, a répondu le roi nu, sèchement.

Nous avons compris que le roi nu se prenait encore pour le roi et qu’il était de tempérament susceptible à ce sujet.

La vieille nous a dit de prendre ce qu’on voulait dans son garage. Son mari et son fils étaient morts depuis plusieurs années, elle n’avait pas mis les pieds dans le garage depuis. C’était leur domaine. Et en effet, c’était ce genre de garage-atelier, tenus par de merveilleux maniaques de l’ordre, du bricolage et de la mécanique. J’ai dégoté un bon vieux Peugeot douze vitesses des années quatre-vingt en 700×28. Parfaitement entretenu. Même les pneus étaient encore bons. On lui a mis un porte-bagage récupéré sur un autre biclou et une belle paire de sacoches rigides de la Poste (le fils était facteur). J’en ai aussi profité pour prendre une clé plate de 11 qui manquait à mon outillage et quelques pinces à linge.

Après on est partis au Décathlon de Carcassonne pour lui trouver une tente, un duvet et une popote. Pour le reste, mon réchaud, ma pharmacie et mon outillage feraient l’affaire pour deux.

— Majesté, vous ne pouvez pas prendre une tente six places, ce sera vraiment trop lourd ! Aujourd’hui, nous longeons le canal du midi, c’est plat, mais nous allons bientôt traverser les Pyrénées et vous apprécierez de ne pas être trop chargé…

Hier, on a coupé dans les Corbières. Un sacré paysage de caillasses. L’alternance de garrigues et de vignes en ce milieu d’automne donne une ambiance joyeuse quand le soleil sort, lugubre quand les nuages s’installent dans les vallées. A midi, on est tombés sur une chouette épicerie communale à Saint-Jean-de-Barrou, un village désert. Mais là, quelques tables disposées sous les quatre platanes de l’ancienne école. On a pu prendre une bière et faire nos courses, et papoter un peu avec quatre autochtones (désolé c’est le mot) qui en savaient long sur la politique (« sont tous pourris »)

J’ai rapidement pris l’habitude lors de nos rencontres, de prendre les devants auprès de nos interlocuteurs :

— Je vous présente le roi. Il a décidé de prendre une année sabbatique et faire un voyage à vélo jusqu’aux confins du royaume pour aller à la rencontre et être plus proche de ses concisujets.

J’accompagne généralement ma présentation d’un clin d’œil et ça marche plutôt bien.

— Et vous venez d’où ?

— Et vous allez où ?

— Ben vous êtes bien courageux !

— Et vous n’avez pas froid comme ça tout nu ?

— Si, mais on s’habitue, répond le roi nu.

Le soir, on a galéré pour trouver un coin plat et sans caillasse pour planter les tentes mais on a finalement échoué dans une entrée de champ.

[Trouver un bon spot de bivouac me prend facilement une heure. Les critères sont multiples, à commencer par la sécurité, mais aussi le vent, l’humidité, le paysage, le bruit, les moustiques et donc, les cailloux. Il y a quelques classiques : Les abords de stades, les vergers industriels, les cimetières, les maisons en construction, les forêts, les arrières de haies, les étangs publics de loisirs, les campings hors-saison, les hangars ou serres agricoles… L’intuition me sert de boussole. J’écoute systématiquement mon intuition. C’est parfois difficile quand on est harassé par une journée de vélo de repartir chercher plus loin, mais c’est une règle de tous les bivouaqueurs (Ceux qui sont encore en vie. Humour noir). Parfois, je m’y reprends à quatre ou cinq fois. C’est chaque jour un défi. Un bon spot de bivouac est un spot secure (pour bien dormir). Un excellent spot de bivouac est un lieu de toute beauté où le temps se suspendra à un moment de la soirée, de la nuit et/ou du lever.]

Aujourd’hui jeudi nous avons rejoint la côte. On passe de ports en villégiatures de luxe, puis en zones résidentielles désertes, puis en campings-usines désaffectés. Puis des kilomètres de bord de mer gris. Le temps est doux, venteux, l’air est saturé d’humidité marine qui se mêle à la transpiration des corps. Sur le porte-bagages, le gant de toilette ne sèche pas. Le bord de mer en novembre un jour gris et venteux est assez déprimant.

— Canet-en-Roussillon, Saint-Cyprien, Argelès. Je pense que nous venons de passer à proximité d’environ trois-cent-mille logements vides, dit le roi nu.

— Sans parler des milliers de bateaux de plaisance amarrés dans les ports. Oui, cette débauche patrimoniale est indécente. Cela saute aux yeux en cette saison.

La nuit tombe d’un coup. Nous trouvons in-extremis une plantation de mandariniers très confortable. Quelques mandarines sont mûres.

Vendredi 14/11/25 : Nous pénétrons dans les Pyrénées par la face la plus orientale. Collioure est vraiment bien préservée. Un quidam nous accoste sur le port. « C’est vraiment bien de faire ça. J’aurais rêvé de faire ça. Maintenant, j’ai soixante-treize ans, je suis trop vieux ». Il est sincère. Il aurait vraiment aimé. Je ne demande pas ce qui l’a empêché. Je pense, peut-être à tort, connaître à peu près la réponse.

Le roi nu est très excité d’être dans une zone très touristique. Il dit que quand il rentrera, il pourra dire qu’il a fait la côte Vermeil.

A Banyuls, nous faisons une grande pause déjeuner à la laverie automatique. Un coup de baguette magique et voilà du linge propre et sec ! Le roi nu s’en fout. Ces questions de linge ne le concernent pas. Un petit bain de pied à la plage et c’est parti pour Cerbère où nous attendent une douche et un lit chez François, décroissant proclamé, chercheur en low-tech et producteur de sous-produits de cactus.

Samedi 15/11/25 : Journée de pause. Comme François accueille des woofers, je me joins au travail du matin. Réparation d’une clôture de chèvres. Pilonnage d’olives. Vaisselle. Le roi nu ne semble pas avoir compris le principe du woofing et se prélasse dans un transat.

Au dîner, une des woofeuse, Nicole, 20 ans, suisse alémanique, fraîchement diplômée d’école d’ingénieur agro, inquiète de trouver un travail qui ne salope pas la planète, demande au roi nu ce qu’il en pense. Le roi nu pense que les jeunes sont paresseux et mal élevés à cause des écrans de réseaux sociaux et du wokisme antisémite.

Je révise un peu les vélos. L’après-midi, nous allons nous baigner dans une petite crique. Le roi nu trouve que l’eau est trop froide et qu’il aurait préféré une piscine chauffée.

— Je ne comprends pas votre entêtement à vous baigner en novembre, Grégoire !

— Regardez Majesté comme les rochers sont beaux avec le soleil de l’après-midi. Et ces cactus, accrochés à flanc de falaise, n’est-ce pas incroyable ? Et les vagues qui explosent sur les récifs en gerbes d’écume ? Quelle force brute !

Dimanche 16/11/25 : Déjà une semaine que je suis parti. Nous sommes maintenant en Espagne. Catalogne plus précisément. Les murs sont tagués de “Catalonia is not Spain“

— Bon déjà, ils parlent anglais, dit le roi nu

Nous avons passé le col de Cerbère à Portbou sans difficulté Le roi nu trouve que ça monte beaucoup.

— C’est le principe d’un col, Majesté, je vous ai déjà expliqué.

Mais à neuf heures trente, un dimanche ensoleillé, des hordes de motocyclistes commencent à déferler par vagues effrayantes et assourdissantes. La route est réputée ; elle a été refaite et a fait l’objet d’un article dans un magazine de motards. Virages relevés, vue magnifique. Résultat, c’est LE truc à faire. Je décide qu’on va prendre un bout de train pour sortir de cet enfer. Ligne fermée pour travaux. Bus gratuit. On rejoint la plaine.

Semaine 02

Lundi 17/11/25 : J’ai été très occupé aujourd’hui par le lancement de ma campagne Ulule. Il faut savoir que j’ai mis près d’un an à arrêter ma décision entre un voyage très connecté ou très déconnecté. J’ai opté pour la première solution pour deux raisons. La première : la navigation. Tracer sa route grâce aux applications de cartographie et de GPS, avoir une météo précise… C’est bien commode et ça fait faire des économies de cartes papier. La deuxième raison est que cela permet de garder contact téléphonique et messageries avec les proches, ce qui n’est pas négligeable quand on voyage en solo et qu’on traverse une période difficile.

Vous me direz que j’ai le roi nu avec moi. Certes. Je dois vous préciser que le roi nu a une conversation déroutante. Il est si différent, n’ayant jamais vécu dans un autre monde que le sien. Chaque aspect pratique de la vie d’un voyageur, aussi prosaïque mais exigeant que faire ses besoins dans la nature, monter et démonter sa tente, ranger son duvet, faire cuire du riz ou préparer une vinaigrette, anticiper les besoins en eau pour la nuit, assembler un réchaud, faire sa toilette sans eau… En même temps, sa candeur sur les choses du monde me renvoie à ma propre médiocrité, lâcheté ou routine.

Mardi 18/11/25 : Le roi nu est tout excité. Nous sommes devant un énorme magasin d’énormes bateaux de loisirs. Oui oui ! Ils ont réussi a faire des vitrines tellement grandes qu’on peut y mettre quatre ou cinq bateaux. Je n’y connais rien, mais disons que ce sont des petits yachts.

— Oh ! Qu’ils sont beaux et impressionnants dit le roi nu. J’en veux un pareil.

— Majesté, je vous ai trouvé un vélo. C’est déjà pas mal pour voir du pays. Qu’est-ce qu’un bateau vous apporterait de plus à part la mer. Vous ne savez pas naviguer et n’avez pas les moyens d’entretenir un tel bateau.

— Je me sentirais si important, dit le roi nu.

— Mais vous êtes déjà important !

Nous continuons de longer la côte. De port en port. Les ports sont des ports de plaisance. En cette saison, ce sont d’immenses garages sans vie aucune. Ils abritent des milliers et des milliers de bateaux, petits et grands, dont les propriétaires, des milliers donc, payent un loyer exorbitant pour stocker leurs bateaux inutiles. L’exubérant gaspillage de notre richesse s’étale sous nos yeux sous une toute petit portion de côte. Après la côte vermeil, la costa brava. Deux côtes parmi des milliers… Bateaux inutiles, villes balnéaires fantômes. Qui dira que ces immobilisations somptuaires nous saignent, engendrent notre appauvrissement réel et sapent la possibilité d’une harmonie collective ?

Mercredi 19/11/25 : Ce matin, encore plus que tous les matins, le roi nu ne voulait pas sortir de son duvet.

— Encore un peu… Il fait si froid dehors, dit le roi nu.

— N’exagérons pas, il fait huit degrés.

— Oui, ben, c’est froid.

— Je sais, vous êtes nu, c’est dur mais c’est ainsi. Les journées sont courtes en novembre. Si nous voulons voyager un peu, nous n’avons que quelques heures par jour pour le faire. Puis de très longues nuits pour lire au chaud dans nos duvets de vraie plume.

— Je préférais quand j’habitais au palais et que mon valet préparait un feu dans la cheminée et m’apportait mon petit déjeuner au lit.

— D’accord Majesté, mais qui préparait le feu dans la cheminée de votre valet et lui apportait son petit déjeuner au lit ?

— Ce n’est pas pareil. Moi je suis le roi !

— Ah d’accord. Si vous le dites. En tous cas, moi, ne suis pas votre valet et quand j’aurai fini de plier ma tente, rangé mes affaires et pris mon petit déjeuner, je partirai car je dois prendre un train pour Barcelone pour monter dans un ferry ce soir.

A Barcelone, nous avons vu la Sagrada Familia de dehors. J’ai eu la flemme de trouver une solution de garde des vélos le temps d’une visite. En suite nous sommes montés au parc Guël (et ça grimpe) pour y découvrir qu’il est payant et à prix prohibitif. On s’est rabattus sur un petit parc pour faire sécher les tentes. L’après-midi, on est allé repérer le port des ferrys puis faire un tour sur les ramblas. A la fin de la journée, après une quinzaine de kilomètres en ville (Barcelone est vraiment immense) on était contents d’être encore en vie tant la circulation est périlleuse à vélo.

Jeudi 20/11.25 : En attendant le ferry, on est tombés sur Yacop, un cycliste allemand de vingt ans qui allait aussi en Sardaigne. On a fait la traversée ensemble, c’était sympa. Le roi nu a découvert le côté communautaire des voyageurs à vélo du monde entier. On s’est échangé des bons tuyaux de voyageurs. Tandis que je lis et écris, Yacop utilise ses temps morts à fabriquer des bijoux pour offrir à Noël.

Le roi nu était content de la traversée. Il n’a pas eu le mal de mer. Le ferry est un gros bateau, un immeuble de onze étages où tout est fait pour nous faire croire à une croisière. Et c’est vrai que j’ai trouvé ça très reposant.

Vendredi 21/11/25 : J’ai décidé qu’en Sardaigne, on allait ralentir le rythme à moins de trente kilomètres par jour. J’ai besoin de vacances, c’est-à-dire présentement de lire Harry Potter. Le temps n’est pas fameux voire mauvais, ce qui complique tout : les moments de vélo (mettre et démettre les habits de pluie, trouver un abri le temps d’une averse), les lieux de pause (au sec, à l’abri du vent), le choix du bivouac… Désormais, je commence à chercher le lieu du bivouac dès 15h. Souvent même à la pause déjeuner, je fais des repérages sur internet. Il fait assez froid ; la température ne monte pas au-dessus de dix degrés la journée. Le vents est annoncé sur mon application Windfinder (plutôt pour les navigateurs, mais très bien aussi pour le vélo), et toujours des averses. Pas un temps à planter la tente en plein champ. C’est faisable mais c’est quand même mieux de trouver du bâti.

J’ai une théorie qui dit qu’en voyage à vélo, j’arrive à supporter une seule calamité à la fois : chaleur, froid, pluie, vent. Dès que deux s’additionnent, ça devient très compliqué à gérer.

Je repère une terrasse de bar de plage dont les bâches amovibles sont détachées (je les réparerai). Nous attendons la tombée de la nuit pour nous introduire. Le sommeil sera mauvais à cause du bruit effroyable du vent dans les bâches, mais au moins, nous sommes à eu près hors d’air et d’eau. Et la vue sur la baie est sympa.

Samedi 22/11/25 : Jour de courses et de lessive. Nous allons à la ville d’Alghero. Je suis bien content de faire le plein, je n’avais plus grand-chose.

Le roi nu est fasciné par la laverie automatique.

— Vous voyez Majesté, vous, vous avez de la chance, vous n’avez pas besoin de faire de lessive.

Mon intention première était de “positiver“, mais je crois que j’aurais mieux fait de me taire…

J’ai repéré sur la carte un petit sanctuaire marial isolé. On y trouve souvent un préau à clochards. Bien m’en a pris, le soir il y a de l’orage.

Dimanche 23/11/25 : Faut tout plier avant 7h, car il y a une messe à 7h30. Le roi nu veut aller à la messe. Bon, d’accord Majesté.

— ça vous a plu Majesté ?

— Oui, c’était comme d’habitude mais en italien, et ça m’a permis de perdre un peu l’espagnol que j’ai encore dans la tête.

Le gardien du sanctuaire est sympa mais ne parle que l’italien. J’apprends à me débrouiller. Je vais rester une seconde nuit.

Aujourd’hui, je termine ma deuxième semaine de voyage. J’ai encore un peu de mal à m’organiser pour tenir ce journal, surtout quand il fait froid. Les questions logistiques m’absorbent beaucoup : navigation, courses, hygiène, électricité, sommeil… Je ne suis pas encore très à l’aise pour trouver la ligne éditoriale. On verra bien.

[Nov 2025] L’imbécile regarde le vélo

C’était lundi dernier sur les bords du canal du midi. Un gars en VTT qui m’avait dépassé quelque temps auparavant, était en train de photographier son vélo sous toutes les coutures dans un cadre tout à fait bucolique : eau paresseuse, herbe verte et rase, ouvrage d’art du temps jadis. En passant, je lui ai lancé :

– C’est quand même très con de photographier un vélo, mais on le fait tous !

– C’est vrai, on le fait tous ! s’est-il esclaffé.

On a bien rigolé. C’est vrai que c’est con de photographier son vélo. On a beau le qualifier de monture, soyons honnêtes, la relation est moins attachante qu’avec un cheval, un âne ou un chameau. Le lien construit au fil d’un long voyage solitaire avec un animal de bât, est sûrement exceptionnel. Une expérience unique partagée par deux sensibilités. Les bons moments, les passages difficiles, les jours d’euphorie, ceux de vague à l’âme. Mon vélo ne vient pas me donner des coups de tête facétieux juste pour se rappeler à moi.

Incontestablement, un vélo doit être rangé dans la catégorie des objets inanimés. Sans âme donc.

Pourtant, je me souviens de chacun de mes vélos comme d’un animal de compagnie. Et je sais que c’est le cas de beaucoup de monde. Je ne me souviens pas de mes premiers tours de pédales, mais pour moi, comme pour beaucoup, ça a sûrement été un moment initiatique de premier ordre. La sortie de l’âge bébé et l’entrée dans l’enfance. Finalement peut être bien plus initiatique que l’entrée en CP dont on fait tout un plat. Et puis cet enchevêtrement physique du corps sur la machine ; bras, pieds, et bien sûr, les fesses et les parties génitales… ça en fait un objet plus intime qu’un vase ou un marteau !

Souvent, le soir, quand j’arrive au bivouac après une journée fatigante, je me pose une bonne demi-heure, assis à ne rien faire. Juste laisser le corps se détendre avant de monter la tente et cuisiner. Mon esprit vaque et se pose sur mon vélo appuyé contre un arbre, encore chargé de tout son barda. Encore chaud en quelque sorte. Dans la fatigue du corps, la tête est calme. Toute ma vie du moment tient là sur ce vélo, dans ces sacoches. Une trentaine de kilos. Mon patrimoine d’itinérance, mon capital de voyage, ma dotation de nomade. Mais contrainte exigeante aussi, car la frugalité réclame paradoxalement une organisation rigoureuse. Ces sacoches sont le symbole d’une vie très réglée. Tout bien ranger, bien sûr, et surtout, puisqu’on ne peut stocker beaucoup, toute rupture d’approvisionnement peut avoir quelques conséquences. Avant-hier, j’ai oublié de faire le plein de mes gourdes avant le bivouac. Résultat, de l’eau pour boire la nuit (refaire les niveaux), mais pas de nouilles au dîner, ni de toilette sommaire, ni de café au matin. Pas bien grave, mais cela illustre comme la précarité est une charge mentale.

Je regarde mon vélo sans réfléchir. Mes yeux font le tour du propriétaire. Ce minimalisme est reposant à contempler. Si peu d’avoir. Pouvoir en faire le tour si facilement facilite la sensation d’être. Et c’est bien là la quête du voyageur : s’alléger pour se sentir vivre.

Semaine 03

Lundi 24/11/25 : — Encore une journée de pluie et de vent ! Y en a marre, dit le roi nu.

— C’est vrai, Majesté. En plus aujourd’hui, on monte de six cents mètres.

Il y a des jours sans rien de bien excitant. Pas de rencontre sympa. Pas de paysages à couper le souffle (enfin si, mais comme on est dans les nuages…). Pas de sieste au soleil. Ces jours-là, on est juste content de trouver un abri pour bivouaquer, et de constater qu’à part les habits de pluie, tout le reste est sec. Et d’avoir de quoi se faire un bouillon.

Mardi 25/11/25 : La météo moderne est quand même formidable. Ce matin, elle nous a prévenu qu’il pleuvrait jusqu’à 10h30. Elle ne s’est pas trompée. Munis de cette information et d’un commun accord, nous optons pour notre première grasse matinée.

— Que c’est bon de traîner au chaud en écoutant la pluie tomber dit le roi nu.

Nous avons encore dormi dans un “à côté d’église“, sorte de quart de cloître dont les sardes sont adeptes. Depuis que j’ai compris ça, à la pause de midi, je recherche sur Google Map “chiesa campestre“, je regarde les photos, et si ça colle avec l’itinéraire, ça se présente bien.

— Bon, toutes les bonnes choses ont une fin, Majesté. L’aventure nous attend.

— Tu sais où tu peux te la mettre ton aventure ? dit le roi nu, du fond de son duvet.

— Majesté !

Oui, je dois vous avouer que j’ai une mauvaise influence sur le roi nu. Il est de plus en plus vulgaire et familier. Je le prends avec une certaine fierté. J’y vois aussi une belle qualité d’adaptation à nos rudes conditions de voyage. Face aux efforts physiques et aux calamités climatiques, le tempérament se forge et se débarrasse des artifices mondains. Bien qu’il bougonne toujours, le roi nu prend goût au voyage à sa façon !

— Quelle magnifique route de corniche, dit le roi nu.

C’est vrai qu’entre Villanova et Bosa, la route s’accroche un coup côté mer, un coup côté montagne.

— Vous voyez Majesté, ça valait le coup de faire six cents mètre de dénivelée dans la purée de pois hier…

Mercredi 26/11/25 : Parmi les stress logistiques du voyage, il y a la gestion des batteries. Plutôt qu’une solution de recharge par panneau solaire ou dynamo dans le moyeu, j’ai opté pour des batteries externes. Je vais rester dans des pays où l’accès à l’électricité ne devrait pas être trop compliqué. En étant très très économe en téléphone, je dois pouvoir tenir une semaine. Dans la réalité, la navigation GPS est très sollicitée et le roi nu me taxe tout le temps mon téléphone pour aller sur Facebook (le gros ringard).

Bref aujourd’hui, il faut que je recharge. Et puis une bonne douche nous ferait du bien. Cela fait cinq jours que nous sommes en Sardaigne et que le temps est mauvais. J’ai identifié un des rares campings ouvert en cette saison. La mer est juste derrière la dune.

Jeudi 27/11/25 : – Majesté ! Il y a du soleil !

Effectivement la météo annonce un temps sec et un radoucissement à l’intérieur des terres. Nous allons pouvoir quitter le bord de mer. À midi, nous trouvons une espèce de cirque de gradins en pierres bien orienté.

— Voyez-vous Majesté, aujourd’hui, la priorité, c’est de faire sécher et aérer nos affaires. N’attendons pas que le mauvais temps revienne !

Nous faisons notamment sécher, tentes, serviettes, duvets, matelas, torchons… Contrairement aux belles saisons, il faut faire vite entre midi et deux, le soleil est bas. C’est bien agréable de tout ranger ensuite.

Le soir, nous bivaquons dans un pré.

— J’ai la flemme de monter ma tente tout de suite, dit le roi nu. Je me repose et profite des derniers rayons du soleil.

— C’est une bonne idée Majesté. Moi je monte ma tente, comme ça, ce sera fait.

Cette journée de soleil nous a fait oublier que le temps est changeant (et que la météo peut se tromper). Une averse survient. Le roi nu se réfugie dans ma tente.

— On ne l’avait pas vue venir celle-là !

Nous rigolons ensemble en attendant que la pluie s’arrête, après quoi le roi nu peut monter sa tente.

Vendredi 28/11/25 : Nous rentrons maintenant dans la Sardaigne profonde et je n’en suis pas mécontent. Le bord de mer sarde est, pour la partie que j’en ai vue, bien préservé, pas du tout bétonné. Quand on arrive de la costa brava ça fait un choc. Mais l’économie y est quand même essentiellement touristique et la sensation de territoire mort est réelle en cette saison basse. À l’inverse, l’intérieur montagnard est calme mais vivant. Peu de voitures, peu de supermarchés. Les routes sont en mauvais état (bon, je sais, je vais voir pire à l’avenir). Que c’est agréable au détour d’un virage, de devoir laisser passer un troupeau de brebis qui rentre à la bergerie.

— Avez-vous remarqué Majesté, l’autonomie des chiens qui gardent les troupeaux jour et nuit sans bergers ?

— C’est pourtant bien vrai Grégoire, vous faites bien de me le faire remarquer. En effet, je vois certains troupeaux gardés par quatre ou cinq chiens sans maître. J’ai l’impression qu’ils vivent en permanence au sein du troupeau. Je n’ai jamais vu ça en France.

C’est une de ces journées de vélo où l’on ne voit personne. Le soir, j’ai trouvé un “cloître d’église“. C’est assez isolé. Nous avons essayé d’être discrets. J’aime bien passer inaperçu au bivouac par crainte des fâcheux qui voudraient nous chasser, mais en fait, ça ne m’est jamais arrivé. Tandis que je prépare le dîner, ma lampe frontale trahi sans doute notre présence. Deux hommes arrivent. Je prends les devants : “Buongiorno“ avec le sourire. C’est pas des facheux. Ils voulaient juste savoir si nous, nous n’étions pas des facheux. Bref, on papote comme on peut, vu que ni le roi nu ni moi ne parlons italien. Ils sont rassurés et nous souhaitent une bonne nuit. Une demi-heure plus tard arrive un couple (Paolo et Paola) très sympas, qui nous apportent des trucs à manger et à boire. On papote et bonne nuit.

— C’est étonnant cette générosité, dit le roi nu.

— Oui, on n’est pas habitués. Je savais que ça existait dans certains pays. On est en Sardaigne depuis une semaine et BAM ! En France, j’ai dû totaliser une vingtaine de semaines de voyages à vélo. Ça ne m’était jamais arrivé. Les voyageurs à vélo ont coutume de dire que plus tu es dans une zone pauvre et reculée, mieux tu es accueilli.

— Mais d’où ça leur vient, l’idée d’apporter à manger aux voyageurs ?

— J’ai une théorie là-dessus. Je crois que ça remonte à la nuit des temps. Les sédentaires se méfient des nomades et vagabonds, mais aiment bien les pèlerins. Toutes les civilisations ont des pèlerins et c’est une méthode “mutualiste“ de financement des pèlerinages ; une tontine. Chacun son tour pour son pèlerinage. C’est tellement ancré que c’est encore bien vivant là où la modernité n’a pas tout balayé.

Samedi 29/11/25 : Il y a des jours sans rien de saillant, des jours ordinaires, des jours gris. Ce samedi n’est pas de ceux-là :

Ça a commencé avec quelque causerie gestuelle avec Paolo, venu nous souhaiter une bonne route, impressionné par notre destination : l’Arménie. Ça a continué par un passage avec des montées “de malade“. Mais ça, les montées, si on n’est pas pressé (et c’est notre cas) c’est pas un problème. Ce qui l’est plus, c’est de buter en pleine ascension sur une meute de chiens hargneux, quand on a déjà le palpitant à fond et qu’on a peur des chiens.

— Saleté de clébards, gueule le roi nu.

— Dégagez sales bestioles ! j’ajoute.

On s’est pas fait bouffer, mais décidément, il va falloir que je m’équipe d’un bâton.

Après avoir fait retomber l’adrénaline, on a eu une super longue descente à cinquante à l’heure et en bas, je m’aperçois que mon pneu avant est crevé. Ce n’est pas bien grave, mais j’ai horreur de la mécanique avant de manger, or j’ai prévu de manger dans six kilomètres (un resto qu’on m’a offert). Coup de chance, la fuite est petite et avec deux coups de pompe, je vais pouvoir faire mon resto d’abord.

C’est un resto chic avec des trucs de la mer à la carte.

— Grégoire, j’ai l’impression que les autres nous regardent bizarrement.

— C’est normal Majesté, c’est juste parce que nous sommes hirsutes, sales et que nous sentons mauvais. Faites comme si de rien n’était et tout se passera bien.

— Ah, d’accord…

Ensuite, il a fallu réparer la crevaison. On s’est installés sur une place du village et il y avait des collégiens qui jouaient au foot. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu des enfants jouer dans la rue et ça m’a fait plaisir. La réparation s’est bien passée. Je suis un mécanicien passable le ventre plein, exécrable le ventre vide. Qui veut voyager loin doit se bien connaître.

Pour finir, on tombe sur plein d’ânes qui remontent notre route pour rentrer à l’étable. Comme j’adore les ânes, on a pris notre temps bien qu’il soit déjà tard et qu’il faille trouver un bivouac. On papote avec le berger juste au-dessus d’une fontaine couverte. Je lui demande si on peut dormir là…

— Si, si. Va bene !

Dimanche 30/11/25 : – Majesté, aujourd’hui c’est montagne, montagne et montagne. Demain c’est la mer.

— Ça veut dire que ça va monter aujourd’hui ? J’aime pas les montées.

—  Certes Majesté. Mais qui dit montées dit descentes.

— Ça, j’aime bien

— Oui, tout le monde aime les descentes. Avec le temps, vous apprendrez à aimer aussi les montées.

Les paysages magnifiques se succèdent en une journée très ensoleillée. On passe d’une vallée à une autre, d’une végétation à une autre. Garrigue, cactus, vergers… On se retrouve dans des vallons totalement isolés et pourtant, c’est là qu’on voit le plus de paysans au travail. C’est jour de chasse aussi. Ça canarde dans les pentes et nous rentrons la tête dans les épaules.

Pour taper l’hebdo, nous nous installons dans un bar et demandons s’il est possible de travailler une heure ou deux et se brancher. Le patron est gentil, le café serré, la musique pop… italienne.

Lasciatemi cantare,

Con la chitarra in mano

Lasciatemi cantare

Sono un italiano

Un italiano vero

Semaine 04

Lundi (1/12/25), le roi nu était tout joyeux à l’idée de retrouver la mer. On avait juste une vingtaine de kilomètres à faire (et en descente). On a pu traîner un peu au lit, démonter tranquillement, et j’ai même pu lire un peu de Harry Potter avant de remonter en selle. J’ai attaqué le tome quatre. Ça se lit bien mais hélas, je fais partie des imbéciles qui ont vu les films avant de lire. Erreur.

Depuis quelques jours, le temps est sec, ce qui nous facilite la vie et donc l’humeur.

— Pourquoi vous aimez tant la mer, Majesté ?

— Cette immensité, cette platitude, ce dégradé d’uniformité. Rien qui dépasse, c’est propre. Pas comme la montagne !

— Vous n’avez pas aimé la montagne ? Les paysages que nous avons vus ces derniers jours ?

— Non, la montagne ça change tout le temps. Pas une ligne droite. Des villages accrochés on ne sait pas comment. C’est sale.

Je dois vous informer que le roi nu parle tout le temps de propreté. C’est son dada. Mais il ne voit pas les mêmes choses que moi. Par exemple moi, j’ai remarqué qu’il y a beaucoup de déchets plastiques dans les fossés, mais pas lui.

Mardi 02/12/25 : On a passé quatre heures à la plage ! On avait du temps à perdre, il y avait du soleil et un temps suffisamment doux pour que je me baigne. J’en ai aussi profité pour faire une déclaration de TVA. C’était la première fois que je faisais une déclaration de TVA à la plage. On vit une drôle d’époque.

Le soir, on dormait chez des Warmshowers, Franco et Virginie. Outre la bonne douche chaude pour « désaler », ils nous ont mis à disposition une super caravane tout confort. On était tellement bien qu’on est restés deux nuits. Franco et Virginie produisent des légumes, des olives et des clémentines.

J’ai oublié de vous préciser ce qu’est Warmshowers. C’est une communauté de voyageurs à vélo qui s’accueillent mutuellement à dormir et surtout, mettre à disposition une douche chaude. Nous sommes plus d’une centaine de milliers dans le monde entier.

— Alors comme ça Majesté, vous avez décidé de découvrir le royaume ? demande Virginie. Quelle belle initiative !

— Oui, cela me semble important de connaître le royaume profond et ses autochtones.

— Et ça vous plaît la Sardaigne ?

— C’est sale, ça tourne tout le temps et le terrain n’est pas plat. Les routes et les rues ne se croisent pas à angle droit.

Jeudi 04/12/25 a été une grande journée de vélo parce qu’on a pris la vieille route de Cagliari, celle qui passe par la montagne, et elle est magnifique !

— Admirez Majesté comme la montée est régulière sur 18 kilomètres. La pente est en moyenne de 3 %, c’est facile. Nous serpentons dans de magnifiques canyons et il n’y a pratiquement pas de voitures.

— Ça tourne tout le temps, c’est sale.

[Grégoire, à part]

— Y m’énerve ! Y m’énerve.

Il faut reconnaître que la variété des paysages est étonnante d’un jour sur l’autre.

— Oh non, encore une averse ! S’exclame le roi nu. Ras-le-bol !

— Vite Majesté, on se met sous ce chêne.

— Et vous Grégoire, mettez vite votre pantalon et votre veste de pluie, sinon, vous allez vous tremper comme hier.

Les averses sont très difficiles à prévoir, surtout dans ces montagnes. On est au soleil, on contourne un flanc de montagne et plouf ! En moins d’une minute, on est sous une averse. C’est très différent des bonnes vieilles giboulées de mars qu’on voit (voyait?) venir un quart d’heure à l’avance.

Vendredi 5/12/25 : — Qu’est-ce que vous voulez faire aujourd’hui, Majesté? On est tout près de Cagliari et le ferry pour Palerme n’est que demain soir.

— Rien.

— D’accord. Puisque notre spot de bivouac est à l’abri du vent dominant, on va y rester. Allons quand même faire quelques courses, retirer des sous et remplir les gourdes.

Encore une bonne journée d’écriture et surtout de lecture. Je ne me lasse pas des heures de lectures du soir sous le duvet, sous la tente. En général, la routine du soir, c’est : 15h30-16h30 : recherche du spot de bivouac. 17h : Montage de la tente. 17h30 : il fait nuit (et frais, voire froid), dîner. 18h : Lecture sous la tente dans mon transat de plage, sous mon duvet.

Samedi 6/12/25 : Cet après-midi, on a le ferry pour Palerme. Tant qu’à faire vingt-cinq kilomètres dans des banlieues pourries, autant rentabiliser. D’abord un petit tour chez Decathlon pour acheter trois bricoles de vélo. Puis direction un vélociste pour me changer ma chaîne. Et pour finir quelques courses alimentaires et un petit tour dans la vieille ville.

— Grégoire ! Regardez qui voilà ! Jakob !

(Jakob est un cycliste avec lequel nous avons fait la traversée Barcelone – Sardaigne)

— ça alors ! Salut Jakob. Toi aussi, tu prends le ferry pour Palerme ?

Jakob nous raconte ses deux dernières semaines. Je suis jaloux car il est passé par le même spot de source chaude que Benjamin (une baignoire thermale au beau milieu des montagnes)

Dimanche 7/12/25 : Le ferry nous débarque à Palerme à cinq heures du matin en compagnie de Jakob. De nuit donc. C’est parti pour un petit « ride » nocturne et matinal dans Palerme jusqu’à la Cathédrale où nous trouvons un café ouvert. Un vrai café et des croissants à une terrasse avant le lever du jour, c’est toujours un moment sympathique.

— Est-ce qu’il t’arrive d’avoir des baisses de moral ? me demande Jakob.

— J’en ai eu au début de la Sardaigne, quand il faisait froid, venteux et pluvieux. Mais globalement, ça va. Je me suis rendu compte que maintenant, après un mois de voyage, « j’habite en voyage ». Je veux dire que j’ai l’impression que c’est ma vie normale, ma routine. C’est dû au fait que je ne vais rentrer que dans plusieurs mois.

J’ai deux jours d’escale à Palerme. J’ai décidé d’en profiter pour visiter tranquillement. Jakob prolonge avec nous.

Ma campagne de financement participatif a franchi son premier seuil. C’est une belle satisfaction et un premier soulagement. Un encouragement. Je me sens plein de gratitude envers les contributeurs. Cela me motive pour persévérer.

Semaine 05

Lundi 08/12/25 : Une nouvelle journée à Palerme. Curieusement, j’ai bien aimé cette ville. J’ai sans doute été influencé par la comparaison avec Barcelone, que j’ai détestée. Et d’ailleurs, moi qui déteste les villes, qu’est-ce que j’ai aimé à Palerme ? En premier lieu les parcs et jardins publics. Ils sont nombreux, magnifiques et accueillants, pas surpeuplés. La ville est globalement non équipée pour la circulation à vélo, mais finalement, j’ai trouvé la circulation paisible. Il faut dire que le périmètre de rue piétonnes est impressionnant et en dehors, une foule de petites rues et un cosmopolitisme tranquilles. Une ambiance à l’opposé de la frénésie affolante et contaminante de Barcelone.

Mardi 09/12/25 : Le roi nu et moi avons passé trois jours à Tunis, accueillis comme de rois par Krimo et Nora, des amis du Périgord. Pour être honnêtes, la Tunisie a commencé à Palerme sur le Ferry. Tout le monde s’installe par terre, tapis et couvertures, partout sur le bateau. Sur mes traversées précédentes, j’étais presque tout seul à faire ça. La diaspora tunisienne en Sicile semble être énorme. Et au petit matin, une queue énorme au café (Je découvrirai plus tard l’importance du café en Tunisie)

— Majesté, renonçons au café

— Vous n’y pensez pas Grégoire !

— En tous cas, moi, j’y renonce.

Le priorité pour moi, c’était de passer chez le barbier car c’était la jungle à tous les étages. C’était la première fois que je me faisais raser par quelqu’un d’autre. Ça n’a rien d’extraordinaire, c’est une simple anecdote, mais je me suis un peu cru dans un western.

Nora nous a fait visiter la médina de Tunis. On a tellement aimé que Krimo nous y a ramené le lendemain.

— C’est étrange, je me sens perdu, dit le roi nu.

— C’est fait pour Majesté. Une médina, c’est fait pour se perdre.

— Un peu comme Ikea ?

— Exactement Majesté ! Ikea, c’est une médina en plus petit, moins coloré, moins varié, moins solide…

Vendredi 12/12/25 : Ce serait mentir que de dire que je n’appréhende pas de me lancer sur les routes tunisiennes. Tout est un défi nouveau : S’approvisionner en eau, nourriture, trouver sa place dans le trafic, trouver les bivouacs, comprendre les nuances de politesse.

Le roi nu, lui, est souriant. Il fait beau, il a moins froid, la route est plate et droite. Nous bivouaquons dans le sable dans une pinède., pas loin de l’autoroute, faute de pouvoir s’en éloigner. Mon vélo, chargé comme il est, ne peut passer dans le sable. Au prix d’un gros effort, je ne peux guère le pousser que sur cinquante mètres hors de la piste. C’est une bonne leçon. Je sais désormais qu’il a au moins deux ennemis, l’argile et le sable.

Samedi 13/12/25 : Le vélo a bouffé tellement de sable qu’il va falloir que je nettoie fissa ma transmission. Nous tombons sur un gars qui lave sa moto avec un jet d’eau et une brosse. Exactement ce qu’il me faut. Entre ça, les bosses, les nids de poule, les trottoirs… je me rends compte que mon vélo prend cher. Cela me stresse, car si c’est un très bon vélo, je suis un mauvais mécano…

— N’exagérez pas, Grégoire, dit le roi nu. Je vois que vous n’oubliez pas d’huiler à nouveau votre chaîne une fois celle-ci sèche.

— Merci Majesté.

Dimanche 14/12/25 : Nous continuons de longer la côte nord tunisienne en direction de l’ouest. Est-ce une malédiction ? Ma dernière crevaison remonte à quinze jours, roue avant, mini-trou, juste avant le déjeuner. Rebelotte aujourd’hui, et cette fois-ci encore, je parviens à rejoindre, moyennant quelques coups de pompe, un lieu propice à d’abord manger, puis réparer (et faire sécher la tente par la même occasion). Le patron du bar où je m’arrête est sympa, parle bien français, trouve que Macron est Trump sont des cons (le roi nu est choqué), fait de l’export de champignons vers l’Europe ; cèpes, morilles, et même trompettes de la mort. Et même des truffes ! Je n’aurais jamais cru qu’il y avait ces champignons en Tunisie !

— Visiblement, ça rend les gens aussi fous ici qu’en Ariège ou en Périgord, dit le roi nu.

— Vous avez raison, Majesté. Il doit y avoir quelque chose d’universel là-dessous.

Notre voyage se poursuit donc. Chaque nouveau défi est une colline. En haut de chaque colline, on peut se retourner et goûter le chemin parcouru. Et se dire qu’on a acquis un chouïa d’expérience en plus.

(devinette : sauras-tu retrouver au moins deux mots d’origine arabe dans ce texte ?)

Semaine 06

Lundi 15/12/25 : Nous avons bien dormi dans une pinède, ce qui présente le gros avantage d’avoir les tentes sèches au matin (moins d’humidité en sous-bois l’hiver). L’humidité liée à la conjugaison de la proximité de la mer et de la condensation liée au froid nocturne est une vraie donnée que j’apprends à prendre en compte.

— Pourquoi avez-vous pris cette grande couverture en polaire ? Me demande le roi nu.

— Vous me posez une excellente question, Majesté. Figurez-vous que c’est un investissement récent dont je ne cesse quotidiennement de me réjouir pour sa polyvalente utilité.

— À quoi ça vous sert ?

— Quand les nuits sont froides et humides, comme actuellement, je l’utilise par-dessus le duvet. Cela rajoute de la chaleur (couche d’air), mais surtout le point de rosée se trouve éloigné du duvet, ce qui permet de le maintenir bien sec. C’est un double gain considérable ! Bien sûr, je l’utilise comme poncho pour lire le soir. Et puis, elle me sert de serviette de bain à la plage ou à la rivière, pour somnoler, me changer et me sécher. Je l’utilise aussi comme nappe de pique-nique et en cas de canicule, je peux la tendre pour faire une ombrière.

Notre journée pourrait s’appeler «  de la mer à la montagne ». À midi, nous mangeons à Tabarka, port de pêche juste avant la frontière algérienne. L’après-midi, nous partons pour une ascension de six-cent cinquante mètres, assez inconfortable et dangereuse, sur une route étroite et passagère. La recherche de bivouac est infructueuse et stressante, car le vent souffle et la pluie s’invite. De mauvaises conditions météo sont prévues pour toute la nuit. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que nous trouverons un minuscule replat, juste en contrebas de la route. Bruyant mais saufs !

Mardi 16/12/25 : J’avais un contact, Mohammed, que nous devions rencontrer à Aïn Draham, mais ça tombe à l’eau. La région est touristique. Dans la rue commerçante d’Aïn Draham, je me rends compte que je suis plus à l’aise, désormais, pour faire mes courses.

A midi, une bonne salade de tomate au thon, nous requinque. Je ne pense pas avoir déjà raconté qu’outre du sel emporté dans un tube d’aspirine, j’ai fait le choix d’avoir une mini-gourde de 250 ml de vinaigre et une autre de 500 ml d’huile. Je me réjouis de ce choix. C’est fou comme une simple vinaigrette peut faire du bien ! Quand j’ai besoin de recharger l’un ou l’autre des ingrédients qui ne se trouvent pas dans ce type de volume, soit je demande à mon hébergeur, soit j’achète une bouteille et je lui laisse le surplus.

— Grégoire, j’ai bien peur que votre pneu arrière soit crevé, dit le roi nu.

— Tiens ! Oui. Vous avez raison Majesté. Nous nous en sortons bien, nous avons bien mangé il fait un délicieux soleil qui a déjà séché nos affaires, nous sommes bien installés dans un pré, nous sommes presque arrivés à l’étape et il est encore tôt. Procédons sereinement.

Le stress du réparateur de crevaisons que je suis, est assez similaire à celui d’allumeur de feu. Il est lié aux nombreuses expériences d’échec cumulées depuis l’enfance. Certains trous sont difficiles à trouver, d’autres sont multiples. D’autres réapparaissent parce qu’on n’a pas soigné la cause. D’autres encore sont incurables car sur la valve.

— Majesté, sachez que je suis fier ; j’en suis à trois crevaisons et trois réparations réussies du premier coup.

Mercredi 17/12/25 : Cinq jours de vélo et trois bivouacs compliqués nous ont épuisés. Nous nous sommes installés dans un camping au bord d’un lac, pour récupérer physiquement, moralement et logistiquement. Et préparer la suite. Le premier jour est consacré à la lessive, aux courses et à l’administratif. Le deuxième à une randonnée en montagne et baignade en source chaude. Le troisième, pluvieux, à l’écriture.

— Vous avez aimé la baignade en source chaude, Majesté ?

— Oui, c’était très délassant, dans un ruisseau encaissé en pleine montagne, au milieu d’une végétation luxuriante, avec des gens sympas dans une ambiance nuageuse. C’était surréaliste !

— Oui, une ambiance surréaliste. Et je comprends mieux pourquoi la douche du camping est froide.

Samedi 18/12/25 : Une grosse journée de vélo. Quatre-vingts kilomètres si près du solstice d’hiver est une belle performance. Elle prouve que je maîtrise mieux les spécificités des routes tunisiennes. Dans l’ensemble, je trouve que les tunisiens conduisent bien. Il faut dire qu’un certain nombre d’entre eux ayant des véhicules anciens et/ou chargés, les vitesses générales sont raisonnables.

Je suis plus à l’aise aussi pour repérer les bivouacs. La campagne tunisienne est densément peuplée et toutes les surfaces sont exploitées. Il est difficile de se trouver un interstice à distance raisonnable de chiens de ferme qui me repèrent facilement. J’ai donc compris que les seules zones où j’ai ma chance, sont les forêts de type « domanial ». J’y croise des troupeaux et leurs bergers, mais tout ce monde-là est sur le retour à l’heure où je plante ma tente. Ce soir, ça marche, j’ai trouvé un chouette spot dans une belle forêt (y compris de sapins) dans un petit massif montagneux. En grimpant la route forestière, nous nous sommes retrouvés sur un passage argileux et en cinq mètres, mes roues étaient fossilisées (l’argile se colle entre le pneu et le garde-boue et les étriers de frein et le vélo se fige). Comme j’ai déjà eu le cas en France, je suis resté serein.

— Voyez-vous Majesté, il faut procéder calmement par ordre : Premièrement, on retire toutes les sacoches. Deuxièmement, on retourne le vélo. Troisièmement, on défait les étriers de frein. Quatrièmement, on retire les roues. Cinquièmement, on enlève la boue des roues à l’aide d’un bout de bois. Sixièmement, on fait pareil avec les garde-boue. Et après on remonte tout.

Dimanche 19/12/25 : Aujourd’hui, nous avons prévu une journée de tourisme classique puisque notre itinéraire passe par Dougga, haut-lieu de l’époque romaine : Amphithéâtre, forum, temples divers, thermes…

— Du haut de ce tas de pierre, deux-mille ans d’histoire vous contemplent, Majesté.

— Oui, mes ancêtres faisaient du bon boulot, répond le roi nu. Cela fait chaud au cœur de voir comme les civilisations perdurent.

— Moi, ce qui m’émeut, c’est de voir ces troupeaux de brebis et leurs bergers, qui passent là au travers des ruines, selon la même technique pastorale qu’à l’époque romaine et bien sûr, bien avant. Comme s’ils s’en fichaient, des civilisations.

Ce haut-lieu touristique nous vaut le bonheur d’être escortés par la garde nationale (sérieux). Pendant une bonne heure avant d’arriver et encore une demi-heure après la visite, un pick-up nous précède ou nous suit. Quand je m’arrête pour boire ou manger quelques dattes, ils s’arrêtent. Ils sont sympas. Ils veulent voir nos passeports, savoir où nous avons dormi, où nous allons dormir, où nous allons… Je réponds en restant calme. Habitués à aller où bon me semble, je n’ai pas l’habitude qu’on se soucie de moi, prenant mes propres responsabilités.

— Ras-le-bol de les avoir au cul ! dit le roi nu. (cf. explications dans un épisode antérieur quant aux révélations sémantiques du roi nu)

— Comprenez Majesté, ils tiennent énormément à ce que nous n’ayons aucun problème, surtout avec vous qui êtes une personnalité de premier plan. Car s’il nous arrivait malheur, ce serait très mauvais pour l’image de marque du tourisme tunisien qui est un pilier de leur économie.

La complexité à trouver des spots viables de bivouac sauvage (qui est l’un de mes grands plaisirs) m’oblige à recourir davantage aux campings patentés et hôtels. Mais ils sont rares donc cela reste compliqué. J’ai donc décidé de me contenter de la visite du Nord tunisien et d’enchaîner après Noël (joyeux Noël d’ailleurs), par la Sicile.

Semaine 07

Lundi 22/12.25 : Nous avons bien dormi à l’hôtel de Teboursouk. C’est un bel hôtel bien tenu et c’est toujours amusant de mettre sa tente et ses affaires à sécher dans une chambre d’hôtel. En partant, nous constatons que nous sommes encore « escortés » par une voiture de police.

— C’est pénible, dit le roi nu.

— C’est vrai, Majesté. C’est là qu’on mesure la chance et le plaisir que nous avons eu à voyager librement pendant une semaine.

En plus de la perte de liberté, j’ai des complexes à faire ainsi dépenser des sous à l’État tunisien pour notre « sécurité ». Nous décidons d’accélérer notre retour à Tunis et de mettre les bouchées doubles pour rentrer en deux jours et avoir la paix. D’autant que la présence policière rend désormais impossible de bivouaquer. Heureusement, nous trouvons un petit hôtel sur la route.

Le lendemain nous avalons quatre-vingt-dix kilomètres en six heures (dont une vingtaine en ville). J’en suis encore ébahi. Je mesure qu’être sur la route depuis maintenant sept semaines m’a remis en bonne forme.

Mercredi 24/12/25 et suivants : Nous avons quatre jours à tuer avant de repartir pour la Sicile.

— Quatre jours sans vélo ! On va s’ennuyer, dit le roi nu !

— S’ennuyer, c’est bien Majesté. Cela va nous permettre de nous reposer, de régler quelques affaires logistiques (lessive, mécanique…), de faire le bilan de cette expérience tunisienne et de préparer la suite. Et puis on va pouvoir découvrir les restaurants du quartier.

— Ça c’est bien, dit le roi nu.

La Tunisie a été une expérience inconfortable. Tout est plus éprouvant, mais finalement, nous nous sommes adaptés. Nous avons appris. Finalement, la vie simple du voyage à vélo ne nécessite que peu d’apprentissages. Dix mots de vocabulaires, quelques notions de pouvoir d’achat, de taux de change ; comprendre que les spots de bivouac sont moins nombreux et savoir les repérer sur la carte (zones boisées d’altitude) ; identifier les petits restaurants de rue pas chers ; connaître le prix de la bouteille d’eau quotidienne de deux litres ; accepter d’avoir davantage recours aux campings et hôtels ; se méfier des pistes secondaires ; tenir en respects les chiens avec des pierres…

— Pour être honnête Majesté, je trouve difficile et délicat en tant que français, de voyager dans une ancienne colonie. Avez-vous vu ce panneau commémorant un assassinat ciblé de la main rouge ?

— Non, pas vu.

— Je ne connaissais même pas l’existence de cette organisation. On a tout mis sous le tapis et c’est moisi. Je me sens malgré moi héritier ignorant d’une Histoire honteuse. Je ne peux pas m’en empêcher, cela me met très mal à l’aise. Je serai curieux de comparer avec la Turquie où je me vivrai probablement de façon plus neutre.

— Ah bon, dit le roi nu… Au fait c’est Noël.

— Ah bon, d’accord.

Dimanche 28/12/25 : Le ferry part à trois heures trente du matin. L’enregistrement doit se faire avant vingt-trois heures trente. La nuit tombe à dix-sept heures. Nous gagnons donc le port dans l’après-midi. La pluie arrive, nous trouvons un café-restaurant pour patienter et lire au chaud.

— J’adore avoir de longues heures d’attente, Majesté.

— C’est bizarre. Moi, avant j’avais toutes les cartes Premium, j’étais toujours prioritaire pour ne jamais attendre.

— Depuis ma jeunesse, ça ne me dérange jamais d’avoir trois heures d’attente entre deux trains. Parfois, je ne lis même pas. Je regarde les gens qui passent.

Il y a quelque-chose de soyeux, oui soyeux, dans ce temps suspendu avant, pendant et après un voyage. Peut-être parce que le voyage motorisé nous projette ailleurs à une vitesse artificielle.

Ces longues heures me permettent de terminer le dernier tome d’Harry Potter. Facile et agréable à lire. Curieux sentiment du devoir accompli, de solder une dette de vingt ans. Mais impatient d’emprunter un livre d’un autre genre prochainement à ma bibliothèque numérique départementale. La liseuse est vraiment l’amie du voyageur au long-cours qui aime avoir du temps à tuer.

[déc 2025] L’échelle du baroudage

J’ai fait deux découvertes ces dernières semaines : je suis monté sans m’en rendre compte de deux barreaux sur l’échelle du baroudage, et je sais que c’est ma limite.

L’échelle du baroudage est au baroudeur ce que l’échelle de Richter est aux séismes : un repère. Si vous n’en avez jamais entendu parler, c’est normal, j’en suis l’inventeur récent et modestement génial, lors d’un de ces moments d’égarement que l’on ne connaît guère que sur une selle de vélo, sur terrain plat, dans une ligne droite interminable.

Je vous fais grâce de l’inventaire et de la description totale des barreaux de l’échelle. Sachez toutefois que le premier barreau consiste à voyager deux jours et passer une nuit en bivouac pas loin de chez soi, et que le dernier barreau est réservé à celles et ceux qui rejoignent le pôle Nord à ski ou traversent un océan à la rame. Vous voyez le genre. Entre les deux, des critères de langues, de monnaie, de niveau de vie, de relief et végétation, de culture, de climat, de durée, de distance, de régime politique, de moyens…

En partant en voyage, je savais que je quittais mon petit confort de voyageur à vélo vacancier hexagonal. Mes nombreuses expériences précédentes n’ont jamais dépassé la France (ah si, la Suisse, trois jours, bon…) et trois semaines. Je me sens d’ailleurs en France comme dans mon jardin. J’en connais suffisamment les géographies, les us et coutumes, les ressources, pour m’y mouvoir avec aisance et naturel. Sachant que j’allais sortir de ce jardin, j’ai beaucoup préparé mon voyage.

Il va sans dire que j’ai été grandement inspiré et aidé par Benjamin, un ami, parti il y a deux ans à vélo jusqu’au Tadjikistan et revenu ce printemps après 580 jours de route et 25000 kilomètres parcourus. Benjamin est parti avec un cancer et en est mort cet été deux mois après son retour. Avant son périple et bien sûr pendant, j’ai eu la chance de beaucoup échanger avec lui. Je ne saurais faire la liste de tout ce qu’il m’a appris, mais c’est ce que j’appellerais un mentor si ce mot n’appartenait pas aux gourous immondes du management, et ne peut donc décemment s’appliquer à Benjamin. Traitons-le donc plutôt de prophète.

La préparation d’un voyage, c’est beaucoup de préparation technique, physique et mentale, mais c’est surtout une projection dans des hypothèses pour faire des choix (d’itinéraire, d’investissement en matériel, de dates…). Contrairement à Benjamin, j’ai choisi de ne pas sortir de ce que j’appelle depuis, la zone passeport ; zone où le passeport est requis, mais sans visa. Oui, j’ai l’âme à faire des classifications. En matière de baroudage, il y a quatre zones : la zone domestique, la zone Schengen, la zone passeport (et OTAN), et la zone visas. En fait, ce zonage correspond aux différents types d’accords (et désaccords) géopolitiques de la France, et souvent, à une certaine distance culturelle. Par exemple le Maroc et la Tunisie sont en zone passeport tandis que l’Algérie est en zone visa. L’Arménie et la Géorgie sont en zone passeport, l’Azerbaïdjan en zone visa. La Turquie en zone passeport (Otan), l’Iran en zone visa… Cette classification révèle à peu près le niveau de défi pour le baroudeur. Par exemple, Benjamin est passé à l’aller en Russie (visa) et surtout au retour, en Afghanistan (hors catégorie…)

Bref, à force de discernement, j’ai pensé qu’il fallait que je me contente de la zone passeport. À l’usage, après trois semaines en Tunisie, je conclue que j’ai eu raison. Cela correspond au maximum de mes capacités et c’est une bonne chose de se connaître quand on fait ce type de voyage. J’ai connu en Tunisie des pertes de confiance en moi importantes face à des pertes de repères. Les lieux possibles de bivouacs sont différents, l’alimentation, les relations… Mais j’ai appris et j’ai fini par mieux trouver mes marques pour avancer, mais pas suffisamment pour trouver le plaisir que j’ai habituellement. C’est une excellente expérience. Je sens que j’ai maintenant besoin de la laisser décanter en redescendant d’un barreau sur mon échelle du baroudage. Dans quelques mois, inch’Allah, après l’Italie et la Grèce, je retournerai en zone passeport, en Turquie, et je serai peut-être plus à l’aise.

Semaine 08

Lundi 29/12/25 : Mon imprévoyance est coupable. J’ai oublié d’emporter un jeu de patins de freins de rechange. J’ai été habitué aux câbles qu’on raccourcit. Sauf que c’est un système hydraulique.

— On ne peut pas tout prévoir, me dit gentiment le roi nu.

— Certes Majesté, c’est devant le problème qu’on apprend à se soucier des choses et à acquérir des compétences.

Deux vélocistes de Palerme m’informent que les freins Magura, on n’en voit pas trop en Italie…

Le soir, je campe chez Salvatore (réseau Warmshowers), qui gentiment passera quelques coups de fil chez les vélocistes revendeurs Magura de mon parcours. Pas beaucoup mieux. Pas en stock. Jours fériés. Délais. Finalement, je commande chez Amazon avec livraison dans une semaine en Calabre. En attendant, je vais devoir ménager ce qui me reste de patins.

Salvatore me raconte ses périples et comment il a recueilli en Serbie un chaton perdu, l’a gardé sur son épaule trois jours avant de trouver un panier adéquat à caler sur sa remorque. Comment lors des pauses, son chaton était libre et comment il rappliquait comme un chien quand il fallait repartir (astuce : mettre les croquettes dans une boite plastique et secouer la boite). Salvatore me raconte aussi comment ça a été délicat lors du confinement covid en Sicile, l’agriculture étant un métier « essentiel », les travailleurs pouvaient continuer l’aller et venir pour aller travailler mais 99 % des travailleurs du secteur sont non déclarés… Je fais répéter. Oui oui, 99 %.

Mardi 30/12/25 : Une journée sacrifiée à rouler sur une grand’route pour monter en douceur dans la montagne. C’était un sacrifice calculé, sachant que je suis informé comme les routes secondaires italiennes peuvent réserver des côtes à 15 % ou 20 %.

À midi, un petit jardin public nous permet de faire sécher les tentes pendant le pique-nique. On entend un homme crier dans une rue adjacente. Nous comprenons que c’est un crieur de rue. Il s’avère que c’est un vendeur de fruits et légumes. Au-dessus de nous, une cliente âgée du deuxième étage, sort sur la coursive et descend un panier à l’aide d’une ficelle. Ça discute le nombre de bananes. Le marchand met la marchandise dans le panier, empoche le billet, rend la monnaie, repart. La cliente remonte le panier. Pas d’ascenseur, pas de livreur à vélo ou scooter, pas de plateforme internet, pas d’avis à cinq étoiles… Cinq minutes plus tard, c’est le passage du boucher.

Nous repartons sur notre grand’route qui monte pépère. C’était sans compter qu’à un moment, un panneau nous indique que c’est désormais à partir de là, une autoroute interdite aux vélos. En France, le panneau annonciateur est généralement posé à l’embranchement permettant de sortir du traquenard. Pas en Italie. Trois options : persévérer, faire du stop, faire demi-tour (à contre-sens). Après dix minutes de stop infructueux et compte-tenu de l’heure avancée, j’opte pour la quatrième solution (héhé), couper à travers champs, rejoindre un chemin boueux, puis une route super raide, atteindre avant la nuit un stade où j’espère pouvoir bivouaquer.

— Voyez ce vieux stade désaffecté Majesté. On va pouvoir se mettre à l’abri de la pluie annoncée. Que préférez-vous ? On se met dans les vestiaires ou dans les gradins ?

— Va pour les gradins, dit le roi nu. La vue est belle et on aura le soleil levant.

Mercredi 31/12/25 : Les routes siciliennes sont décidément pleines de surprises. Nous empruntons une route secondaire de type « départementale » (en jaune sur les cartes, mes préférées). Nous nous régalons, car elle est déserte et a des pentes raisonnables.

— Gare Majesté ! La route s’arrête.

— Qu’est-ce que c’est que ce b… !

Un glissement de terrain a emporté la route depuis visiblement quelques années. Quelques barrières ont été mises en travers. Bien sûr, aucun panneau annonciateur au début de la route. Rien sur les cartes. Un chemin détourné a été tracé par les tracteurs locaux. Chemin défoncé et boueux. Seuls de bons 4×4 peuvent passer. Nous comprenons mieux pourquoi la route est déserte. Heureusement, nous avons passé le col et le gymkhana se passe en descente. Certains passages se font à pied. Vélos et chaussures changent de couleur… Parfois, le goudron réapparaît. Malgré tout, la descente est magnifique. Cette coupure de route isole toute une vallée. Quelques fermes çà et là. Et le silence. Nous arrivons en bas, la pluie commence.

— Manquait plus que ça, grogne le roi nu.

— Regardez ce que je vois Majesté, de l’autre côté du pont. Un abri.

L’abri est en bord de route… mais c’est sans grande importance, il n’y a pas vraiment de route. La pluie chante sur le toit de tôle. Il est quinze heures. On a tout le temps de lire avant de monter la tente et préparer le dîner.

Jeudi 1/01/26 : Une journée à dénivelée positive pour finir à plus de 1000m par 3°c dans un hangar (type DDE) au bord d’une route (passante et bruyante cette fois-ci). Bonne année ! Et surtout la santé…

Vendredi 2/01/26 : — Une journée à dénivelée négative, ça c’est chouette, dit le roi nu. Dommage qu’il y ait ces rafales de vent. C’est presque dangereux et j’ai les mains gelées.

— Je suggère que nous nous ménagions, Majesté. Louons une chambre, histoire de bien dormir, nous laver, soigner les bobos…

— Ouais ! Chouette, chouette, dit le roi nu.

Samedi 3/01/26 : La nuit en B&B nous a bien requinqués. C’était pas du luxe après plusieurs jours de bivouac, de froid, d’ascensions, et d’imprévus. Notre journée est encore très montagnarde. Des montées et des descentes, des bourgs accrochés sur des pitons rocheux à 1000m d’altitude (mais pour quoi faire?). De la montagne pelée, cultivée, sans guère de forêt, c’est un peu triste. Malgré tout, chaque virage, chaque col, ouvre de nouveaux horizons. D’un coup, ça m’a pris en partant : « Tiens ! Si j’écoutais de la musique au casque aujourd’hui ? » J’ai emporté un casque « à conduction osseuse ». Il ne se met pas dans l’oreille, je ne suis donc pas coupé des bruits de la route. C’est assez formidable. Depuis le début du voyage, je ne l’ai guère utilisé que deux fois sous la tente. Mais aujourd’hui, je l’ai écouté toute la journée. J’ai mis l’intégrale de Brassens en mode aléatoire et ça m’a bien tenu compagnie.

— Tiens regardez Majesté, un chantier de réparation d’un pont avec une cabane de chantier. Ça pourrait faire un lieu pour dormir ça, n’est-ce pas ?

— Zut, la porte est fermée à clé.

— C’est un jeu Majesté, il faut trouver la clé. Je suis sûr que le chef de chantier ne la rapporte pas chez lui tous les soirs. Il faut chercher sur tous les rebords tout autour, puis soulever les pierres.

— J’ai trouvé ! Sous une pierre, sur le marchepied, sous la porte !

— Bravo Majesté !

C’est amusant, c’est comme si chaque territoire avait son « thème bivouac ». En Sardaigne, c’était les cloîtres d’églises, en Tunisie, les forêts, en Sicile, c’est les hangars de travaux publics et autres cabanes de chantiers… On s’adapte à la ressource locale.

Dimanche 4/01/26 : Une grosse ascension matutinale à jeun pour commencer. Ces temps-ci, j’aime bien rouler une heure avant de prendre le petit déjeuner. Sauf si le lieu de bivouac appelle à lambiner bien sûr.

— Marre de monter dans cette montagne ! dit le roi nu.

— Oh ! Regardez Majesté ! Ça y est on voit l’Etna ! Et il fume en plus ! N’est-ce pas magnifique ?

— Fumer tue. Et mauvais bilan carbone en plus.

Semaine 09

Lundi 5 au jeudi 8/01/26 : Dans la nuit de dimanche à lundi, je me suis fait un petit lumbago en dormant. Je ne l’ai pas vu venir. À chaque fois que j’ai fait un tour à vélo de plusieurs semaines auparavant, il y a eu un moment où j’ai dû faire attention à mon dos à cause de ma perte de poids. J’avais pris la bonne résolution de marcher un peu chaque soir pour détendre la posture (résolution non tenue). Et puis cette fois-ci, depuis deux mois, rien… Je pensais que le mauvais cap était passé. Et puis finalement non, ça s’était plutôt accumulé.

— Comment vous avez fait votre compte ? me demande le roi nu.

— Je n’en ai pas la moindre idée, Majesté. J’ai eu une nuit agitée et j’ai dû faire un faux mouvement. Ce que je sais, c’est que ce n’est sûrement pas seulement ce mauvais mouvement qui est en cause. La traversée de la Sicile m’a fatigué, avec ses ascensions et ses journées froides. Je ne me suis pas assez soucié d’échauffements le matin et d’assouplissements le soir.

— Cela vous servira de leçon.

— Peut-être. En tous cas, un certain temps. Mais je m’en sors bien. C’est un petit tour de reins. J’ai connu bien pire.

Du coup, nous restons quatre jours dans un camping à cinq cents mètres de la mer. Grasses matinées bien au chaud dans le duvet. Promenades crescendos jour après jour. Farniente. La douleur réduit progressivement. Un voisin allemand me passe une pommade à la consoude. Deux voisines suisses nous invitent à dîner un soir.

— Qu’avez-vous pensé du dîner Majesté ?

— Franchement, ça fait du bien. Une super soupe minestrone bien chaude et épicée ! Ça change de vos pâtes au thon…

— Ouais, ben si t’es pas content, Majesté, t’as qu’à t’y coller.

— Elles étaient vachement sympa, dit le roi nu pour détourner la conversation. On a causé jusqu’à pas d’heure. On s’est couchés à vingt-et-une heures !

C’est étonnant comme certaines crevaisons se manifestent parfois davantage pendant les arrêts. Après deux jours sans toucher à mon vélo, je décide le troisième d’aller faire un petit tour pour tester mon dos en situation réelle et me rends compte que mon pneu avant est (encore) crevé. Il a eu bon goût de ne pas se manifester dimanche quand j’avais une grosse journée (et de grosses descentes). Cette fois-ci, ayant tout mon temps et étant bien installé, je fais un examen approfondi de mon pneu, car je soupçonne que la cause soit la même que précédemment. Je finis par trouver l’aspérité qui accroche. À force de charcutage au poinçon, je parviens à extraire un minuscule bout d’agrafe qui occupe toute l’épaisseur du pneu. Au moins, j’ai cette fois-ci retiré la cause. Je suis sûr que c’est le même bout qui avait causé la dernière crevaison en Tunisie (il y a trois semaines et cinq cents kilomètres).

Vendredi 9/01/26 : Après quatre jours de pause, nous repartons en direction de Messine pour traverser le détroit du même nom. Soixante-cinq kilomètres de route côtière. Petite contrariété au port où je découvre que le ferry pour Reggio ne prend pas les vélos. Il faut prendre le ferry de Villa San Giovanni

— Quelle importance ? demande le roi nu.

— Oh, ce n’est pas bien grave, cela nous rallongera juste de treize kilomètres, car je dois aller à Reggio retirer le colis que j’ai commandé pour mes patins de freins.

Samedi 10/01/26 : Nous avons dormi dans un B&B. La côte est désespérément trop urbanisée pour un bivouac.

— Majesté ? Vous avez senti le tremblement de terre ?

— Hein quoi ? Demande le roi nu encore endormi.

— Vous avez senti le tremblement de terre ?

— Bah non. Je dormais.

Je suis bien embêté pour le programme de la journée, car la météo de l’après-midi et de la nuit est épouvantable. Trop dangereux pour rouler (des rafales à 80 Km/h) et trop ardu pour bivouaquer. J’envisage de nous avancer d’une centaine de kilomètres en prenant le train pour sortir de la zone hyper-urbaine. Par hyper-urbaine, j’entends le cumul de la ville, autoroute, chemin de fer… Tout ça entassé, emmêlé, enserré par la mer et la montagne. Nous commençons par aller chercher mes deux colis (chaîne vélo et patins de freins), puis du gaz de réchaud, puis un petit tour à la gare centrale pour apprendre que c’est jour de grève. Nous décidons de renoncer à voyager aujourd’hui et de plutôt retourner à notre B&B. Puis un vélociste pour changer ma chaîne (je vais ainsi désormais pouvoir alterner mes deux chaînes tous les mille kilomètres pour faire durer l’ensemble de la transmission ; j’aimerais ne pas avoir à changer plateaux et pignons avant la fin du voyage). Puis des fruits et légumes, puis retrait d’espèces…

— Regardez combien de kilomètres on a fait Majesté.

— Vingt kilomètres !

— C’est fou hein ? Mine de rien, une matinée de courses et démarches en ville, ça fait de la distance !

Semaine 10

Nouvelle importante : J’arrête mon voyage (voir plus bas)

Dimanche 11/01/26 : Le soleil est de retour et le vent s’en est allé voir ailleurs. Nous partons donc à l’assaut de la botte italienne en longeant la côte ouest. Après beaucoup de montagne en Sicile, j’aspire à un peu de plat même si je sais que les routes côtières sont rarement les plus belles (sauf passages en corniche) et les plus calmes et sauvages.

— Regardez Majesté, au loin, le Stromboli qui fume !

— Oui bon ça va, vous allez pas me faire coup chaque fois que vous voyez un truc qui fume ?

Le soir j’ai repéré un chouette spot de bivouac en surplomb de la mer. On peut planter les tentes sous de grands oliviers. J’observe que la nuit y est bien plus douce et moins humide que quelques mètres plus loin.

Lundi 12/01/26 : Ça commençait bien avec une route de corniche bordant la mer, avec parfois des maisons pleines de charme. Mais mon application de cartographie me réserve des surprises en Italie. J’aurais mieux fait de vérifier aussi dans Google Maps, voire regarder des photos aeriennes. La route devient un chemin (passe encore). Puis une sente (là, on descend de vélo et on marche à côté). Et à la fin c’est juste un tas de ronces.

— On fait quoi ? demande le roi nu.

— Ben là, c’est pénible, mais il n’y a plus qu’à faire demi-tour.

— Quoi ? Ça fait dix kilomètres pour rien ?

— Oui c’est ça.

Ça nous a un peu cassé le moral, motivés qu’on était pour remonter enfin la Calabre. Du coup, une fois revenus en arrière on a décidés de faire ce que j’avais envisagé l’avant-veille, à savoir prendre un bout de train pour s’éviter une partie de côte pénible. Il y a des décisions qu’on prend comme ça. Il n’y a jamais vraiment de bonne ou mauvaise décision. On ne peut que constater l‘évidence que si on avait pris une autre option, toute la suite aurait été différente. Par exemple, ce soir-là, je n’ai trouvé qu’un spot de bivouac désagréable (bruyant, insécurisant, moche, sale). Qui sait ? Si nous n’avions pas pris le train, nous serions peut-être tombés sur une merveille. Ainsi va le voyage à vélo, plein d’incertitudes et de surprises. Comme la vie elle-même, en plus concentré, prégnant, constant. Le prix impitoyable de la liberté.

Mardi 13/01/26 : Inutile de dire que nous sommes partis aux aurores chercher quelques kilomètres plus loin un endroit agréable pour petit-déjeuner.

— Grégoire, vous accordez beaucoup d’importance au petit-déjeuner, dit le roi nu.

— Oui c’est mon repas préféré et franchement, s’il peut avoir lieu devant un beau paysage, c’est le paradis ; c’est la promesse encore immaculée de tous les possibles du jour qui attendent poliment (merci à eux) que mon ventre soit plein pour révéler au fil des heures, leur nature pas si immaculée.

La journée est facilitée par l’identification d’un camping qui nous évitera de devoir chercher un lieu. Malgré de longues bordées pénibles sur une route passante et laide, une heureuse surprise nous attend avec une quinzaine de kilomètres sur une petite route de corniche charmante.

Mercredi 14/01/26 : Nous avons prévu une journée de pause.

Mauvaise nouvelle ce matin, je refais un mauvais geste qui engendre une douleur typique de lumbago. Depuis quelques jours, je continuais de sentir mon dos fragile. C’est fou comme un dos fragile est angoissant dans mon cas. Ayant déjà eu des lumbagos costauds qui rendaient le simple chemin du lit aux toilettes très éprouvant pendant plusieurs jours, je ne peux qu’imaginer la difficile situation dans laquelle je me trouverais si ça m’arrivait lors d’un bivouac isolé en plein hiver. Dans le cas présent, c’est léger, mais je ne peux et ne veux pas flirter avec une probabilité trop forte de me coincer plus sérieusement.

Je suis donc rattrapé par des problèmes de dos pas vraiment compatibles avec ce genre de périple en solitaire. Après mûre réflexion j’ai pris la décision d’arrêter mon voyage ici [finalement, il s’avérera que ce ne fut qu’une pause et un changement de destination]. C’est évidemment un peu un crève-cœur, mais rien de dramatique non plus. Je savais que ça pouvait arriver. Pour ce genre de voyage je ne sais et ne veux pas faire sans tous mes moyens. Je n’ai pas d’appétence pour le sport-souffrance. Et puis ces deux derniers mois ont été formidables. Dans l’immédiat, pas d’inquiétudes, je suis bien installé dans un camping, je vais donc pouvoir organiser sereinement mon retour en train.

semaines 11 à 20

Dimanche 29/03/26 : Mais qu’avons-nous fait pendant ces deux derniers mois ? Nous sommes rentrés en France en train via Salerne et Gênes. Nous avons séjourné dans la Drôme chez un ami, puis à Toulouse chez mes filles, et finalement dans le sud des Landes chez mon beau-frère et ma soeur.

Le roi nu et moi avons laissé le temps s’écouler, regardé honteusement des séries romantiques, du curling et des matchs de rugby, lu des livres de résidence secondaire (vous savez, ces éditions piquées d’après-guerre, ces BD du temps béni des colonies, ces essais sur l’influence conjointe du structuralisme et de l’existentialisme sur l’émancipation des bulots*), marché dans la campagne, escapadé à la mer et bivouaqué près des lacs landais, mis à profit ce temps libre pour étudier et prendre vaguement la mesure des conséquences de l’IA, et pour finir, rendu visite à des amis biarrots. Le dos s’est détendu, réchauffé au coin du feu, remusclé par la marche. Puis le temps passant et les journées s’allongeant, l’esprit a commencé à avoir des fourmis dans les jambes, et l’esprit s’est dit qu’à défaut de grecs, turcs et arméniens, aller se faire voir chez les ibères ne serait pas plus con.

Nous repartons donc plein sud pour de nouvelles aventures.

— Majesté, vous avez vérifié les freins, huilé la chaîne, regonflé les pneus ?

— Chef, oui chef !

— Vous avez tout bien remis dans les sacoches ?

— Yep ! ô captain my captain !

— Alors, on the route encore…

* Remarque vexante de ma nouvelle IA préférée : « Cette question semble combiner des notions philosophiques sérieuses avec un élément inattendu et humoristique : les bulots, ces mollusques marins, ne sont pas un sujet d’analyse dans les courants du structuralisme (Lévi-Strauss, Lacan) ou de l’existentialisme (Sartre, Camus). Aucune influence conjointe documentée n’existe sur leur « émancipation », qui reste une idée absurde ou poétique sans fondement académique. L’existentialisme insiste sur la liberté absolue de l’individu et la responsabilité personnelle face à l’absurde. Pour un bulot, cela impliquerait un choix existentiel fictif : sortir de sa coquille ou non, dans un monde marin absurde, sans structures imposées. Ces courants s’opposent historiquement : le structuralisme critique l’existentialisme pour son subjectivisme excessif. Leur « union » sur les bulots n’a pas d’impact réel ; au mieux, une lecture parodique verrait une émancipation impossible, coincée entre déterminisme structural et liberté vaine. En réalité, les bulots restent sédentaires dans leurs écosystèmes, sans révolution philosophique. ».

[Mars 2026] Repartir

Repartir est parfois plus dur que partir. Ça a été mon cas ce mois-ci. Le voyage que j’avais prévu, c’est plus d’un an de préparatifs techniques, physiques et mentaux. On n’abandonne pas facilement un tel investissement. L’esprit a son inertie, particulièrement une fois en route.

Quand j’ai eu mes problèmes de dos, début janvier, cela m’a tellement insécurisé que j’ai dû abandonner mon projet d’aller jusqu’en Arménie, et rentrer en France me soigner. Je ne me suis pas trop épanché, mais pour être honnête, ça a été un crève-cœur. Mais rapidement, une fois reposé dans un environnement plus conventionnel et chauffé, j’ai vu les choses sous un autre angle. Qu’est-ce qui te fait envie ? Qu’est-ce que tu ne veux plus, ne peux plus ? Quelles sont tes ressources ? Tes contraintes ? Chassez la gestion de projet, elle revient au galop.

Ma solution de repli hivernale côtoyant le Béarn, il m’est venu assez naturellement à l’esprit de réorienter vers la péninsule ibérique voisine mon temps sabbatique restant. L’idée m’a séduite par son côté raisonnable, simple, et me permettant de ne pas rester sur un sentiment d’échec (toujours remonter rapidement à vélo après une chute). Il m’a bien fallu deux mois pour recouvrer la confiance nécessaire pour repartir. Cela a coïncidé avec le temps pour l’hiver de finir de s’écouler.

N’empêche ! Deux mois à ne pas faire grand-chose d’autre que reprendre du poids dans un nid douillet ne favorise pas l’esprit d’aventure. Il a vraiment fallu que je me fasse violence pour repartir. Bien plus que pour mon premier départ. C’est sans doute pourquoi j’ai procédé par étape, une méthode éprouvée pour amorcer une pompe récalcitrante : commencer petit. J’ai donc d’abord fait une petite boucle de quatre jours dans les Landes pour me remettre en selle.

Et maintenant, me voilà à nouveau sur les routes et chemins depuis une dizaine de jours, ravi de découvrir l’Espagne et de retrouver le meilleur de mes sensations de voyageur !

Semaine 21

Lundi 30/03/26 : Après un faux-redépart de Pomarez à Biarritz, c’est le vrai redépart. Il y a une fenêtre météo étroite pour traverser les Pyrénées par Saint-Jean-Pied-de-Port. On s‘avance avec un peu de train.

— Pourquoi vous voulez absolument traverser par ce col ? Demande le roi nu. Nous pourrions simplement longer la côte puisque nous allons vers le Portugal.

— Certes Majesté, mais je rêve depuis longtemps de voir un peu d’Aragon.

— Il fait un froid de canard, maugréé le roi nu. Et ça monte.

— C’est pourquoi nous ne passerons le col que demain, Majesté. Plantons la tente ici.

Mardi 31/03/26 : — Qui sont tous ces gens, Grégoire.

— Ce sont des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle.

— En cette saison ? Ils sont fous !

— C’est vrai Majesté. Comme vous. Vous aussi vous êtes fou maintenant.

— Ah ! Chouette !

Du coup dès qu’on a trouvé un coin à l’abri du froid et du vent après le col, on s’est pausé.

Mercredi 1/04/26 : Dans un village, on est tombés sur Bernard Arnaud qui a reconnu le roi nu (je sais pas comment). Du coup, il nous a offert un aller/retour dans la journée aux Canaries. On a passé la journée à se baigner dans la mer, boire des cocktails et des gens nous ont offert des fleurs.

Jeudi 2/04/26 : — Pourquoi nous avons croisé tous ces énormes camions chargés de paille depuis trois jours ? Demande le roi nu. Ils vont tous en France.

— Ah ça, Majesté, c’est à cause de Ricardo.

— C’est qui ce Ricardo ?

— David Ricardo, c’est le plus grand économiste du libre-échange et de la mondialisation. Grâce au libre échange, chaque pays exporte ce pour quoi il est le plus compétitif. Ça s’appelle les avantages comparatifs. Donc la France importe actuellement beaucoup de biomasse. J’ai compté une centaine de semi-remorques par jour, rien que par le col de Roncevaux.

— Heureusement qu’on ne manque pas de gasoil ! Dit le roi nu. Il était drôlement intelligent ce Ricardo !

Vendredi 3/04/26 : Ce matin, on traverse les « Bardenas Reales ». 32 km de piste caillouteuse dans un décor de western.

— Courage Majesté, c’est notre dernière matinée de froid avant un moment.

Nous croisons une bikepackeuse allemande et papotons un moment. Joie de la communauté des voyageureuses à vélo. Des rencontres éphémères mais où l’on a l’impression qu’on se connaissait déjà.

— Bon, c’est pas tout Majesté, cet après-midi, on fait une lessive et il faudrait qu’on trouve une prise électrique pour charger les batteries externes.

— Oui, et puis une douche aussi, ça ne vous ferait pas de mal Grégoire.

— Tu t’es pas vu !

Samedi 4/04/26 : — Cette plaine n’en finit pas Grégoire, dit le roi nu.

— Patientez Majesté, nous remontons la rivière Alhama jusqu’à la source. Ça va bientôt être plus accidenté.

C’est toujours une expérience merveilleuse de remonter une rivière depuis sa confluence jusqu’à sa source. Tous les dix kilomètres, le paysage change radicalement. D’une plaine industrielle, on arrive dans des bourgs cossus, puis dans des gorges escarpées aux villages accrochés sur les pitons, puis les villages disparaissent pour laisser place à la forêt qui nous amène sur les hauts-plateaux de Castille.

Dimanche 5/04/26 : Depuis hier, le printemps est là. C’est fou ce que la vie de cycliste bivouaqueur est plus facile dès que la température monte un peu et que les jours rallongent.

— Aïe Majesté, prudence ! Qui dit dimanche et route de montagne magnifique dit ?

— Dit motos.

— Bravo, ça rentre.

— Pourquoi les motards nous font coucou avec leur main.

— Je ne sais pas. Ils doivent penser que comme ils ont deux roues comme nous, on fait partie de la même communauté.

— Les cons, dit le roi nu.

— Je dirais même plus les cons bruyants.

Oui, le voyage à deux a tendance à façonner parfois au fil des kilomètres certaines unités de vue.

— Majesté ! Ça y est, nous passons le col ! 1293m. Nous ne sommes jamais allés aussi haut !

— Whaa ! On voit loin à presque 360°. Il y a des éoliennes partout. Elles sont toutes à l’arrêt. Ah non, il y en a cinq qui tournent là-bas.

— Tiens ! Si on les comptait ?

— J’arrive à 174.

— Vous vous rendez-compte Majesté ? A environ deux millions d’euros l’éolienne, ça fait un paquet d’immobilisations improductives.

— Ah non Grégoire ! Vous n’allez pas encore me donner un cours d’économie, avec votre mauvais esprit…

Semaine 22

Lundi 6/04/26 : Aujourd’hui, il fait chaud. Une sorte de journée d’été, surtout que l’essentiel du trajet se fait sur chemin blanc avec très peu d’ombre.

— Il nous faut une nouvelle cartouche de gaz, dit le roi nu.

— Allons au Decathlon de Soria.

— J’ai l’impression que vous aimez bien les Decathlon, Grégoire ?

— C’est un amour passionnel rempli de haine. Decathlon est irremplaçable pour barouder au meilleur rapport qualité/prix. C’est une situation de dépendance malsaine dont il est difficile de se défaire. Heureusement, au moins on sait où va notre argent. À une famille de bons chrétiens, pas à des Ouïghour.

Mardi 7/04/26 : Une journée de pause en camping.

— T’appelle ça une journée de pause ? S’énerve le roi nu.

— Ben quoi ? On n’a pas fait de vélo.

— Oui, enfin, un brin de lessive, une promenade à pied, de l’écriture, réviser la transmission, Charger les batteries discrètement sur la prise de la buanderie, préparer la suite… Pfff. Sans parler de la douche pas chaude. On n’a pas arrêté !

— Oui, mais on n’a pas pédalé. Ça s’appelle une pause.

Mercredi 8/04/26 : Je connaissais les parcs nationaux et régionaux, les réserves de biosphère ou de ciel étoilé. Aujourd’hui nous traversons un parc mycologique (une zone Natura 2000 spécialisée dans les champignons, pas les mycoses). Ce n’est pas une blague, c’est un grand territoire avec un laboratoire de recherche.

— Vous avez vu des champignons, Majesté ?

— Non, vingt-cinq kilomètres de pinède, trois maisons, dix-sept vaches, c’est tout.

Jeudi 9/04/26 : Après plusieurs jours de relief et/ou de pistes caillouteuses, c’est aujourd’hui une journée plate et goudronnée.

— Vous devez être malheureux de tout ce plat, Grégoire ? demande le roi nu.

— De temps en temps, j’aime bien. Cela correspond bien mieux à mon gabarit que le relief. Mais c’est tellement laid et rasoir !

Vendredi 10/04/26 : Beaucoup moins de toilettes publiques en Espagne qu’en France. Aucun problème en campagne (quoique, dans les plaines agricoles immenses dénuées de haies ou forêts…). Dans les gros bourgs, il faut se rabattre sur les cafés, ce qui oblige à consommer. La ville se prête mal aux situations d’urgence (je passe les détails). Je découvre heureusement pour la deuxième fois que les cimetières de gros bourgs sont remarquablement bien équipés en toilettes et parfois même douche.

Samedi et dimanche 11-12/04/26 : J’ai décidé de m’avancer de deux-cent kilomètres en train pour sortir d’une morne plaine.

— Vous avez vu la météo, Majesté ?

— Non, pourquoi ?

— Deux nuits avec températures négatives.

— Ah non ! C’est pas bientôt fini. Vous aviez promis !

— Surprise ! J’ai trouvé un petit hôtel à l’ancienne. Vous savez, le genre pas aux normes européennes.

— Chouette.

Semaine 23

Lundi 13/04/26 : L’itinéraire que nous empruntons aujourd’hui passe par deux cols connectant des vallées qu’empruntent 1/ La voie ferrée du « TGV » 2/ La vieille voie ferrée 3/ L’autoroute 4/ La nationale 5/ La vieille route. Bref, des vallées sacrifiées. Plus c’est récent, plus ça va tout droit et ça emprunte des viaducs et des tunnels qui s’enchevêtrent. Bonne affaire, me dis-je, nous allons prendre la nationale délaissée. Nous profiterons de dénivelées douces et sans trafic. C’était sans compter que ladite route est coupée aux deux cols pour cause de travaux dans les deux tunnels correspondants.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande le roi nu.

— On passe quand même. On rippera à travers champs pour rejoindre la vieille route si nécessaire.

Les routes barrées pour cause de travaux sont toujours un pari aventureux et merveilleux pour le voyageur à vélo. Huit fois sur dix, on peut passer (à pied sur le pont, sur le trottoir, en faisant un grand sourire aux ouvriers… Être chargé comme une mule vous attire sympathie). Une fois sur dix, on peut ripper sur un plan B (traverser à gué, faire du stop…). Une fois sur dix, on doit faire demi-tour, et parfois, cela veut dire trente kilomètres de rab… C’est la « roulette russe des routes barrées » ; très excitant.

Mardi 14/04/26 : Cette fois-ci, on change de crèmerie. On délaisse l’autoroute et on oblique dans une montagne sauvage quasi-uniquement tracée du chemin de Séville à Saint Jacques de Compostelle « via de la plata »

— On ne voit rien ! dit le roi nu.

— C’est normal, on est dans les nuages et il bruine sur vos lunettes.

— Comment on fait pour voir le paysage alors ?

— Imagine ! Imagine !

C’est un peu surréaliste, au détour des virages, des pèlerins apparaissent dans la brume tels des spectres bossus sous leurs ponchos.

— Holà ! Buen camino !

Mercredi 15/04/26 : — Voilà Majesté ! ÇA c’est du bivouac cinq étoiles. Rappelez-moi les critères du cahier des charges ?

— Vue magnifique, silence et isolement absolu, zéro pollution lumineuse, orientation au soleil du matin.

— Voilà. C’est bien Majesté.

Jeudi 16/04/25 :

— Ça vous a plu ces dix kilomètres de descente, Majesté ?

— Ça passe trop vite.

— C’est vrai. On devrait peut-être freiner tout du long et descendre à six kilomètres heure…

— Ah ben non !

Vendredi 17/04/25 : Une petite journée de transition avec peu de kilomètres, une lessive et beaucoup de temps libre avant d’entrer au Portugal.

— On a cinq heures à tuer. On fait quoi Majesté.

— Je dirais qu’on pourrait squatter le parc public, c’est une valeur sûre pour les jours de soleil. Des bancs, de l’ombre sous les grands marronniers et catalpas, la vue sur la rivière, des toilettes et des poubelles. Et après le pique-nique, je vois un genre de café-glacier-patissier là-bas, si vous suivez mon regard…

— Je suis Majesté, je suis.

Samedi et dimanche 18-19/04/26 : Deux jours de pause où nous sommes invités chez Maria. Rien faire le matin. Visite à Maria les après-midi. Rien faire le soir. Le soleil est magnifique. La petite vallée est luxuriante. Le village est calme. Maria parle toujours aussi bien« le Maria », et c’est toute la chanson de l’enfance qui remonte au cœur et aux tripes comme une madeleine.

Semaine 24

Lundi 20/04/26 : — C’est parti pour le Portougal Majesté ! Si ça vous va, on passe par l’arrière-pays. En plus, j’ai un colis à récupérer dans quelques jours à Vila Real.

— Allez ! C’est parti. Le printemps est là, les arbres verdissent, les oiseaux chantent, les fontaines débordent…

— Vous êtes poète, Majesté.

— Non, juste touché par la grâce.

Mardi 21/04/26 : Nous avons dormi près d’un sanctuaire désert ou ùse trouvaient plein de tables de pique-nique accueillantes. Un lieu isolé et calme.

— Je t’en foutrais du calme ! Mon cul ! dit le roi nu. Leurs foutues cloches diffusées par haut-parleur ont sonné toutes les demi-heures de la nuit ! J’ai à peine dormi.

— On dormira la nuit prochaine, Majesté. On va raccourcir la journée. J’ai repéré un camping où on va pouvoir se doucher et récupérer.

— Oui, c’est sage. Oh ! Il y a même une piscine. Ouh là là, on va bien dormir après !

Mercredi 22/04/26 : Voici trois jours que nous serpentons dans l’arrière-pays du nord du Portugal. L’altitude alterne en permanence entre vingt et huit-cent mètres. Rares sont les endroits plats mais ce territoire de petites montagnes est très habité, très cultivé. C’est le règne des petites parcelles, des petits tracteurs, de la polyculture. Les vignes sont omniprésentes. Elles sont conduites en espaliers de parfois quatre mètres de haut en guise de haies entourant les parcelles, parfois tuteurées par des platanes trognés très haut. Chaque parcelle a sa citerne d’eau en partie haute, alimentée par les sources et fossés, parfois petits canaux. Le Nord Portugal est la patrie du mur de soutènement. La pierre de taille, granitique, est omniprésente depuis des générations. Les terrasses sont entretenues. De nouvelles voient sans arrêt le jour. La construction de maisons neuves est un sport national.

— Oh ! Regardez Grégoire Un rond-point célébrant les cent ans du scoutisme au Portugal.

— Vous êtes scout Majesté ?

— Bien sûr. J’ai mon badge « boute-en-train ».

Jeudi 23/04/26 : — La vache ! Cette ascension à 1080 m nous aura pris presque toute la journée, dit le roi nu. Il y a des passages vachement raides.

— Tiens voici un autochtone qui m’a l’air tout à fait avenant. Faisons un brin de causette.

Manuel (l’autochtone) : — Salut [bla bla], je m’appelle Manuel [bla bla]. Les portugais ils sont allés en France pour travailler, pas pour emmerder le monde [bla bla] mais maintenant, les autres [bla bla, tu m’as compris], ils viennent juste pour profiter [bla bla], vous voulez une bière ?

— Bien sûr ! Obrigado.

Vendredi 24/04/26 : Jour de repos, de coupage d’ongles, lessive et autres récupération de colis. Et triple apéro !

Samedi 25/04/26 : Une belle journée d’été dans des vallées contiguës au fleuve Douro et dévolues quasi exclusivement à la vigne. Pour la première fois du voyage, je suis passé en mode short et sandales.

— Vous voyez Majesté, je vous avais bien dit qu’il n’allait pas toujours faire froid.

— Il fait trop chaud pour pédaler !

— M’énerve.

Dimanche 26/04/26 : Sur la route que nous empruntons se déroule aujourd’hui une course cycliste. Une grosse course. Du genre deux mille participants si j’en crois les numéros de dossarts. La route est bloquée par les motards, nous devons nous arrêter et nous ranger sur le côté. Les coureurs arrivent du bas de la vallée, là où nous étions hier. Les premiers pelotons (les professionnels) passent à fond. Le son de cinquante ou cent pneus sur l’asphalte, alliés aux cliquetis des roues libres, sur une route silenciée, est impressionnant. Les suivants roulent un peu moins vite, puis encore un peu moins (les clubs amateurs), puis encore moins (les vieux, les ados…). Dix minutes. Vingt minutes. Une demi-heure. Ça n’en finit pas. Finalement, la gendarmette nous autorise à nous engager, ce qui nous vaut de nous faire dépasser par quelques centaines de « derniers », ceux qui ne sont là que pour participer. En nous dépassant, ils nous témoignent beaucoup de sympathie même si je ne comprends pas grand-chose en portugais. On rigole de mon chargement.

— A estrada é para bicicletas, carai ! La route aux vélos, boudu !

[Avril 2026] Monter dans cette montagne

Je ne suis pas très fan de l’idée de se fixer des défis. Ça fait trop management des équipes en team-building pour l’amélioration des reportings de KPI. Je n’ai pourtant jamais su fonctionner autrement. Ce n’est pas faute d’avoir souvent expérimenté l’échec dans ma vie. Pas de défis, réduit les risques d’échecs. Mais me fixer des défis est plus fort que moi, et finalement, j’ai appris à me désensibiliser des échecs pour les faire rentrer dans un ordinaire banal. Ces expériences m’ont obligé périodiquement à constater que je n’en suis pas mort, et ça s’aggrave en vieillissant.

À vélo, j’ai un gabarit « de plaine ». La montagne, c’est plutôt pour les fins et secs. Et puis avec le voyage actuel que je fais sur trois saisons, je suis bien chargé ! Mais bon, à force de rouler, je suis en bonne forme, et quand j’ai vu sur la carte, que le mont Torre ; sommet du Portugal, culmine à 1993m, je me suis dit : « tiens, c’est l’occasion de voir si t’es cap’ »

En réfléchissant, j’ai vite fait le tour de mes expériences de cols à vélo. Ça se résume à deux ascensions du Pas de Peyrol (1588m), il y a plus de vingt-cinq ans en 93 et 98.

Peu importe l’expérience. Dans mon cas, il n’y a que deux choses à savoir : Je dois emprunter des routes qui n’ont aucun passage à plus de 10 % (et encore, 10 % pas trop longtemps), et j’ai tout mon temps puisque j’ai ma tente. Les cyclistes de voyage n’a pas grand-chose à voir avec les cyclistes « du dimanche ». Quand ils me dépassent en danseuse, j’ai envie de leur demander : « vous avez un rendez-vous ? Pas moi. »

J’ai donc bien préparé mon itinéraire en regardant les dénivelées respectives de toutes les routes qui montent à Torre. Dans tous les cas, j’ai un premier col à 1350 et une redescente à 1000 avant l’ascension finale. Je sais qu’il me faudra deux jours sauf à me mettre une pression qui ne correspond pas à l’esprit du voyage.

Le jour J, j’ai mal estimé la météo. Il pleut jusqu’à 8h30. Je plie donc ma tente mouillée. J’ai l’habitude ; je la ferai sécher à la pause de midi (mais bon, en attendant, elle pèse plus lourd). Je commence la montée, et au bout de quelques kilomètres, un panneau prévient que la route que j’ai prévue est coupée là-haut. Je sors mon téléphone pour étudier un plan B. Parmi les options : renoncer et contourner le massif. Je repère finalement un passage par une autre route. Les dénivelées sont un peu plus dures mais acceptables pour mes capacités. Adjugé.

À peine reparti, la pluie recommence à tomber de plus belle. Pas de la bruine, de la bonne pluie orageuse de montagne. Heureusement, pas de vent. Pour la première fois de mon voyage, je sors mon poncho. Heureusement que je l’ai pris, même s’il fait un peu doublon avec mon accoutrement des jours d’averses (pantalon, guêtres et veste de pluie). Le poncho a un grand inconvénient : sa prise au vent. Inenvisageable en descente et les jours de vent. Mais là, quand il s’agit de grimper dur pendant trois heures, il est le seul qui me permet de transpirer comme un goret sans étouffer ni mariner.

L’effort est intense mais régulier. La route prend de l’altitude, montant vers les nuages, offrant des points de vue et des lumières typiques de la montagne sous un ciel variable. De temps en temps, un coup de tonnerre dans une vallée voisine. On ne dira jamais à quel point cette ambiance orageuse donne toute sa saveur à la montagne. Je trouve que c’est sa nature première. Je reste sur mes gardes et angoisse un peu car sur cette route, il n’y a vraiment aucun refuge. Pas un abribus ni une cabane. Il ne faudrait pas que le temps empire.

Je passe le col vers quatorze heures et descends vers un village où je trouve un bar à tapas pour me restaurer et me mettre au chaud. Dehors, les averses continuent. Et moi ? Que vais-je faire ? Ces pauses, une fois le ventre rassasié, sont un moment de réévaluation de la situation, d’état des lieux matériel et du bonhomme, de reprojection dans l’avenir immédiat : l’heure qui vient, la demi-journée, la nuit prochaine. Je collecte un maximum d’informations : application météo, application d’itinéraire, application de dénivelées, application d’hébergements, application de messagerie des cyclistes… Tout passe par le smartphone.

Je n’ai pas pu faire sécher ma tente. Si je dois la monter sous l’orage, ça va être coton pour garder mes affaires au sec (matelas, duvet, linge). Je prends conscience qu’il y a plusieurs hôtels dans ce village qui est la base arrière de l’unique et minuscule station de ski du Portugal. Le village est mort en cette saison. Je décide de faire le tour des hôtels. Je tombe sur un magasin de souvenirs/hôtel, négocie le prix avec le patron, sympa, qui m’ouvre l’hôtel rien que pour moi. Je peux mettre ma tente à sécher dans la baignoire, mon poncho sur un cintre… Je me repose serein, pas dérangé par les voisins, en écoutant l’orage au-dehors. Demain, il me reste 900 mètres à monter…

Jour 2. Je quitte à 7h30. Le soleil envahit la vallée tandis que commencent les premiers lacets. Il fait frais mais sec. La lumière basse ajoute du relief au relief. Après une heure, je peux prendre mon petit-déjeuner sur un rocher, comme un lézard au soleil. D’habitude, je ne prends jamais la route (à vélo ou en voiture) à jeun. Mais je déroge de plus en plus à la règle et m’en trouve très bien. Le petit-déjeuner est mon repas favori. Je préfère parfois patienter pour lui trouver un bel endroit confortable. Un bel endroit confortable ; une quête pluri-quotidienne, avec son lot de bonnes et mauvaises surprises (comme une boite de chocolat…) Une ambition terre à terre sans cesse renouvelée.

La montée continue, le soleil s’évanouit, les nuages m’enveloppent de plus en plus. Je suis content d’avoir de bons phares, une veste jaune fluo sur le porte-bagages pour être bien visible des voitures… J’arrive au sommet avant midi, pas peu fier. J’y reste jusqu’à quinze heures. Les nuages ne se dissipent pas. Cela ne me dérange pas. De toutes façons, les meilleures vues de montagne ne sont jamais sur le plus haut sommet mais sur les moyennes montagnes qui offrent une vue sur lui…

Une auberge au sommet. Prendre une bière, de la charcuterie locale, du fromage local, un café. Glandouiller en lisant à l’abri. Derrière la vitre, les nuages me coupent du monde, suspendent le temps et l’espace. Avoir tout mon temps. C’est chouette d’être arrivé tôt au sommet. Attendre que le désir revienne ; pour la descente, le désir n’a guère besoin de se faire désirer. J’aurais toutefois tort de me précipiter dans ses bras. Non vraiment, j’ai tout mon temps. Encore un chapitre. Oh et puis zut, encore un chapitre.

Enfin, se préparer pour les vingt kilomètres de descente : Pull, doudoune, veste étanche, gants… C’est parti mon kiki ! Yihou !

Semaine 25

Lundi 27/04/26 : Il y a des jours de vélo sans rien de saillant. Des paysages laids, des villages morts, des routes sans caractère, des habitants fuyants. Ce jour n’est pas de ceux-là. Nous descendons d’un plateau verdoyant avant de monter une montagne dans les prochains jours.

J’ai fait une erreur en planifiant l’itinéraire sur mon application de navigation. J’ai coché « cyclotourisme » au lieu de « vélo de route ». L’option cyclotourisme t’envoie dans des chemins improbables, j’en ai déjà fait les frais, notamment en Calabre.

— Grégoire, il y a un problème, le chemin traverse une rivière.

— Vous savez Majesté, que je déteste faire demi-tour ?

— C’est sûr qu’il fait beau et chaud. C’est tentant.

— C’est parti. Un premier voyage pour les sacoches avant. Un deuxième pour l’arrière, un troisième pour les sacs étanches, et un dernier pour le vélo.

Plus loin, le chemin disparaît dans un champ. Nous traversons au GPS. Puis vient une traversée de barrage à gué. En cette saison, il y a beaucoup d’eau qui passe. On monte les sacoches avant d’un cran… et ça passe. Le vélo sans baignade, c’est pas vraiment du vélo.

— Grégoire, on n’a trouvé aucune épicerie. Les villages sont déserts.

— Je regarde Google Maps. Allons voir ce bar.

Le bar était bien caché dans le dédale du village, minuscule, mais les patrons adorables. Spaggettis bolognaise excellents. Et plein de villageois sympas qui arrivent un peu plus tard boire leur bière, tous ravis de parler un peu de français, voulant m’offrir une bière… Les mille expériences que l’on ressent en tant qu’étranger chaque fois qu’on pénètre dans un bar, la façon dont on est accueilli ou regardé de travers, pourrait faire l’objet d’un livre. Chaque fois, j’ai une petite appréhension. Un bar est un établissement recevant du public, n’empêche, pour les piliers, on pénètre chez eux et c’est à nous de faire allégeance…

Aujourd’hui est un bon jour. Les contrariétés n’ont apporté que des bonnes surprises.

Mardi 28/04/26 : Une journée de repos dans un camping tout en terrasses. J’écris des cartes postales à tous les gens à qui j’en ai promis. Espérons que le service postal universel fonctionne encore…

Mercredi 29/04/26 : — Grégoire, qu’est-ce que c’est que cette idée de monter au mont « A Torre », point culminant du Portugal.

— Je ne sais pas. J’avais vraiment envie de faire une belle ascension au cours de ce voyage et de voir si j’en suis capable.

— Oui, mais là, il pleut des cordes.

— C’est l’occasion de sortir les ponchos. Rendez-vous compte, c’est la première fois qu’on les sort !

Jeudi 30/04/26 : — Majesté, je suis trop content, on est montés jusqu’en haut. 1993m ! Bravo !

— Mais on n’y voit rien. On est dans les nuages.

— C’est pas grave. Vous sentez cette ivresse de l’altitude ?

— Avec une bière, ça aiderait. Regardez, il y a un bar restaurant.

Vendredi 01/05/26 : Aujourd’hui, c’est transfert en train jusqu’à Badajoz, en Espagne. Habitué des plans foireux, je vais causer un peu avec la guichetière de la gare de Covilha à propos de mon billet pris sur l’application des trains portugais. Conclusion : ligne coupée à partir de Rodào ; puis bus de substitution qui ne prend pas les vélos. Grrh…

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande le roi nu.

— Étant donné que l’itinéraire faisait un angle aigu, on coupe à vélo pour rejoindre l’autre ligne. C’est cinquante kilomètres de rab, mais ça marche.

— C’est formidable cette autonomie vélo/tente, on peut toujours s’adapter et on ne sent jamais pris en otages.

Samedi 2/05/26 : — Ras le bol de manger froid, dit le roi nu.

— Je sais Majesté, mais nous jouons de malchance depuis quatre jours pour trouver une nouvelle bouteille de gaz.. Mais ici, à Badajoz, il y a un Decathlon !

— Alléluia ! Ce soir on mange des nouilles.

Dimanche 3/05/26 : Depuis hier, nous sommes repassés en Espagne.

— C’est pourtant vrai ! s’exclame le roi nu, les espagnols sont bien plus attentionnés vis à vis des cyclistes, que les portugais, les français, les italiens, les tunisiens… Vous savez pourquoi ?

— C’est très simple. Ne pas respecter l’écart de 1m50 est passible d’une amende de 200€ et retraits de points.

— Ben c’est vachement efficace !

Semaine 26

Lundi 4/05/26 : Aujourd’hui, je me réjouissais de rouler sur le « Via de la plata ». C’est une ancienne voie romaine convertie en chemin de Saint-Jacques. Mais le chemin s’est révélé trop caillouteux. À tel point que j’ai éclaté ma chambre à air arrière sur un caillou pointu (éclaté signifie, non réparable…). Sur le coup, j’ai râlé mais en réfléchissant, je me suis dit qu’en fait , j’étais drôlement chanceux. Premièrement, je n’ai pas éclaté le pneu. Ça arrive et je n’ai pas de pneu de rechange (et j’étais dans un coin bien isolé sans aucun passage…) Deuxièmement, j’avais acheté une chambre à air de secours deux jours auparavant (après un mois sans, juste des rustines). Donc en repartant, j’ai cherché à rejoindre une route au plus vite et elle s’est avérée bien plus jolie que la Via de la plata.

Le soir, mon spot de bivouac est une aire de pique-nique plutôt crade, bruyante. C’est ainsi, dans ce genre de journée, il faut savoir faire le dos rond et se dire que demain sera un autre jour. Et en effet…

Mardi 5/05/26 : — Majesté, puisque c’est comme ça, abandonnons le offroad de la Via de la plata et empruntons l’ancienne nationale Séville / Gijon.

— Mais vous ne craignez pas qu’il y ait trop de circulation ?

— Et non ! C’est ça qui est magique. Tout le trafic est sur l’autoroute contiguë et gratuite. Cette route-ci est à nous. Rien qu’à nous.

Et le soir, baignade solitaire dans une gorge calcaire loin de tout.

Mercredi 6/05/26 : — Grégoire ! Ça ne peut plus durer !

— Quoi donc Majesté ?

— Vous devez aller chez le coiffeur.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Demain, nous allons en ville. Il faut que vous soyez présentable, voyons !

— Ah… D’accord.

Jeudi 7/05/26 : Nous sommes accueillis pour deux nuits « warmshowers » chez Agustin et Maria. Le soir, Agustin me fait découvrir la ville et nous faisons la tournée des bars (trois…). Tout ce monde ! Quel contraste avec ma vie de voyageur solitaire (ne le dites pas au roi nu, mais il ne compte pas beaucoup).

Vendredi 8/05/26 : — Majesté, ce soir, je sors à un concert symphonique dans une des meilleures salles d’Espagne.

— Vous avez perdu la tête, Grégoire ! Je ne vois pas le rapport avec un voyage à vélo et ses baignades et bivouacs.

— Justement, il n’y a pas de rapport. C’est ça qui me plaît…

Samedi 9/05/26 : — Vous me semblez fatigué Grégoire ?

— Oui, la ville, la foule, se coucher tard, boire… ça m’a tué, reposons-nous avant de rejoindre la côte.

Dimanche 10/05/26 : Puisqu’il pleuvait à verse, on a pris un peu de train pour rejoindre la côte de Cadix.

— Oh ! Regardez Majesté : une statue de cycliste !

— La plaque indique que c’est une commémoration pour des travailleurs qui allaient travailler à Cadix en vélo.

— Attendez, je vais demander des explications à ce monsieur.

— Alors ?

— Il m’a expliqué qu’autrefois, des centaines d’ouvriers de Chiclana faisaient chaque jour l’aller-retour à Cadix pour travailler (2 x 30 km).

— Soixante kilomètre, c’est un peu comme nous…

— Sauf que nous, on ne travaille pas sur les docks toute une journée.

— La vache c’est vrai, j’y avais pas pensé !

Semaine 27

Lundi 11/05/26 : Aujourd’hui, on continue de longer la côte en direction de Tarifa. Le matin, on s’arrête chez un vélociste pour changer ma chaîne.

— Tiens, pour une fois, voici un vélociste qui n’était pas trop méprisant en voyant la saleté du vélo.

— Oui Majesté. Celui-ci est habitué aux voyageurs à vélo car il est bien placé sur l’itinéraire de l’EuroVélo 8. Il connaît donc nos contraintes et sait pourquoi nos vélos ne sont pas astiqués comme des vélos de course. Si les voyageurs à vélo sont pour la plupart soigneux (sinon, ils n’iront pas loin), aucun ne peut se permettre d’être maniaque.

L’après-midi, nouvelle crevaison. Troisième sur la même roue en une semaine…

— Évidemment en plein cagnard ! Pas une ombre dans le coin, se lamente le roi nu.

— Oui, l’éternelle loi de l’emmerdement maximum. M’enfin on va faire d’une pierre contre mauvaise fortune : profitons-en pour faire sécher les tentes.

Justement ces jours-ci, sur le groupe WhatsApp « Cycling Europe » (près de mille membres actuellement sur les routes), ça discutait pneus et certains se réjouissaient d’un certain modèle avec lequel ils avaient fait 15000 km sans crevaison. Je dois en être à environ huit crevaisons en 7000 km. Cela m’incite à prendre le temps de mieux examiner mes pneus. Je constate que mon pneu arrière n’est plus très loin d’être lisse, bien plus usé que l’avant. Ceci expliquant sans doute cela, demain, je les intervertirai. Ça devrait suffire pour finir mon voyage.

Mardi 12/05/26 : Je continue de me trouver bien fatigué depuis Séville. Sans doute le fait d’être sur la route depuis sept semaines. Je décide une nouvelle journée de pause. Cela permet de faire mon opération « pneus », laver un peu de linge, bouquiner, aller à la plage…

Mercredi 13/05/26 : — C’est parti pour le Maroc, Majesté ! Deux démarches à Tanger puis direction la pampa, j’ai repéré un camping à quarante kilomètres. Dans l’après-midi, on doit pouvoir le faire (sauf que…)

Arrivés à Tanger. Police, douane, puis on pénètre en ville. Change, achat de rustines supplémentaires… Et surtout, SMS de Free m’informant que j’ai dépassé de soixante euros mon forfait : blocage d’internet. Plus possible de naviguer, de faire la moindre recherche, de passer un coup de fil. Sensation immédiate d’être aveugle dans une ville inconnue.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! s’écrit le roi nu.

— Voyons Majesté !

— Oh ça va !

— Bon ! Pas d’internet, pas moyen de résoudre le problème Free pour avoir de l’internet. Faut qu’on trouve une carte sim locale.

On tourne un peu. On demande. On trouve une épicerie qui nous vend une sim. Le gars sympa m’aide à paramétrer. WhatsApp fonctionne ainsi que FindPenguins, mais ni les applications de cartographie, ni le navigateur internet. Pas moyen. OK où il y a une boutique de réparateur de téléphone ? Au rond-point. Au rond-point, rien. Je demande à quelqu’un. L’autre rond-point. Trouve pas. Demande à quelqu’un d’autre. Là juste en face. Bon. Le réparateur est sympa (en fait, ils sont tous sympas). Cherche dans les paramètres. Trouve pas. Me propose de garder la boutique pendant qu’il va voir un copain balèze avec mon téléphone. OK. Madame arrive, dépose le repas de midi de Monsieur. Monsieur revient. Le téléphone s’est éteint, faut me le débloquer. Je débloque (pas complètement rassuré hein, je suis quand même en stress depuis un moment). Repart. Revient. C’est bon ! Merci. Me propose de piocher un peu dans sa lunch box. Sympa je vous dit. Re-merci. J’y vais.

J’ai besoin de me poser dans un parc. Je hais les villes. Et dans celle-ci, pas de parc. Pas de banc. L’heure a tourné. Ça va être compliqué pour aller où j’ai prévu. Sans compter, que nouveau pays signifie incertitudes. J’ai mangé mes marges de manœuvres. J’ai eu ma dose d’imprévus et de contrariété. J’hésite.

Finalement j’arbitre. Recherche (internet youpi). Hôtel pas cher avec Wifi. Se détendre. Avoir le temps de réfléchir calmement. Je réfléchis. Je me détends. Je priorise, Je hiérarchise. Je décante. Je règle les problèmes un par un.

— Je le sens pas Majesté.

— Quoi donc ?

— Le Maroc. Je le sens pas. Il faudrait être en meilleure forme.

— Eh ben, c’est pas compliqué, on change les plans.

Recherches (re-internet youpi). Changement de billet de retour possible ? Oui. Changement de ports de départ et d’arrivée possibles ? Oui. Lequel ? Barcelone ? Quand ? Samedi ? Alea Jacta Est.

— Barcelone Toulouse par la route de Puigcerda et l’Ariège. C’est bon ça, je le sens bien. Vous le sentez Majesté ?

— Je sens surtout que ça va sentir la montagne.

Jeudi 14/05/26 : Il y a une quarantaine de kilomètres entre le port de « Tanger Ville » et celui de « Tanger Med ». Pas envie de passer par la côte et nous avons du temps d’ici samedi. Je repère une auberge dans la montagne (enfin, ça culmine à 430) où nous pourrions passer deux nuits avant de redescendre à Tanger Med. Nous partons tôt. Une quarantaine de kilomètres environ. La sortie de Tanger est pénible comme toutes les sorties de ville du monde entier. Puis ça monte. Comme toujours, au-delà de vingt kilomètres, on sort de la zone d’attraction et on change de monde. Habitat plus dispersé. Bergers de petits troupeaux sur communaux. Dans les pentes, ça plante des oignons. Pas un tracteur (même petit), pas une terrasse, pas une citerne. Pourtant ça ressemble au Portugal… Ça va chercher l’eau au puits commun à dos d’âne. Ça a une douzaine d’années tout au plus.

Les pentes sont raides. Très raides. Je monte parfois cinquante mètres par cinquante mètres. Je passe le col et bascule vers mon auberge. Mi-journée. L’auberge sur Google Maps s’avère être une simple maison. Belle vue sur un lac. Je toque, il n’y a personne mais du linge sèche au-dessus des poules et moutons. J’ai fait exprès de partir tôt pour avoir de la marge de manœuvre. Chat échaudé vaut mieux que deux tu l’auras. Je m’installe pépère sous le figuier (ça cogne) pour bouquiner. Les proprios sont sans doute aux champs, il suffit de patienter. Une bonne heure passe. Un gars sort de quelque part. Ne parle qu’arabe. Pas simple. Mais sympa (toujours). Google translate (internet youpi. Mais pas douées en arabe l’IA et la reconnaissance vocale). Je finis par comprendre que le gars est là en gardien qui refait la peinture de la baraque et que c’est pas possible de dormir.

— Bonne intuition, Grégoire, le coup de la marge de manœuvre…

— Qu’est-ce qu’on fait Majesté ?

Délibération, décision : direction Tanger Med (vingt-cinq kilomètres de rab mais principalement en descente), bien achalandé en hôtels et restaurants, et basta.

Vendredi 15/05/26 : Journée de glande totale. Trois repas au resto.

Samedi 16/05/26 : J’ai négocié un checkout tardif car mon ferry est en fin de journée. Le port de Tanger Med est une monstruosité logistique de sept kilomètres de long. Nous allons au Gate 6. Erreur, c’est au Gate 2. Deux fois quatre kilomètres.

— Bonne intuition, Grégoire, le coup de la marge de manœuvre…

— Tu radotes Majesté.

Checkin, police, douane, stockage sur le parking d’attente. Seul cycliste au milieu d’un énorme troupeau de motards grégaires (genre Paris Dakar). J’aurais bien aimé un cycliste pour papoter… M’enfin j’ai ma liseuse.

Dimanche 17/05/26 : — Encore une journée à ne rien faire Majesté.

— C’est vrai qu’on en aura fait du ferry !

— Oui, finalement quand je regarde la carte, ce voyage à vélo aurait dû s’appeler « croisière ouest méditerranéenne » !

[Mai 2026] Le concert symphonique

C’est entendu, prendre un semestre sabbatique pour faire un voyage à vélo a pour objectif de provoquer une coupure dans la vie, comme un pèlerinage ou une retraite, tout décentrement ou recul facilitant « mécaniquement » des décisions de choix de vie. Il s’agit également de prendre les moyens de goûter un autre sel de la vie. Plusieurs voyageurs rencontrés, m’ont témoigné qu’arrivé à un certain âge, c’est la perte de proches de la même génération qui « les a mis sur la route », qu’ils en rêvaient depuis longtemps et qu’ils se sont dit qu’il ne fallait plus remettre à demain, ne pas attendre la maladie ou d’être trop « rouillés »… C’est aussi mon cas.

La religion contemporaine a décidé de nommer cela « la crise de la cinquantaine », ou « quarantaine », ou « soixantaine ». J’attends avec impatience que les sociologues du marketing nous révèlent les secrets de la « crise de la nonentaine » (Suggestion de titre de presse : Ces nouveaux nonagénaires qui refusent le déambulateur). Bref, une référence péjorative à la « crise de l’adolescence », et de surcroît, une contribution à la diarrhée (litanie) de crises dans toutes les disciplines, depuis les économiques jusqu’aux climatiques, l’objectif étant de faire accroire que puisque tout n’est que cycles et sinusoïdales, puisque rien ne se crée et que tout se transforme, rien n’est grave. La religion contemporaine est une architecture d’effacement de toute contrainte morale pour gagner des points de PIB ; la croissance est le credo, la crise le kyrie. La vérité est plus simple : la vie des humains est vivante, à chaque age de la vie, elle évolue, s’adapte, expérimente, subit son environnement, se fait méchamment sélectionner, se fie beaucoup à son ventre…

Mais un long voyage à vélo est une aventure qui contient des phases intermédiaires, au fil des semaines, au gré des rencontres, pour rompre la monotonie, pour se donner des horizons proches. Pour employer au mieux aussi ce moment suspendu.

Quand je me suis posé la question : « quels extras tu aimerais faire durant ton voyage ? », je me suis fait une petite liste : Me baigner nu dans un lac pour la première fois de ma vie (check). Bivouaquer une troisième fois à plus de 2000 mètres d’altitude (check probable imminent). Assister à un concert symphonique dans une vraie bonne salle acoustique (check). Disperser des cendres de Benj à un endroit précis du Kurdistan turc (fail. M’enfin je t’ai baladé en vélo quatre mois de plus, te plains pas, c’est déjà pas mal, et puis je vais te trouver un bon coin dans le nontronnais). Écrire un livre (mûri mais différé). Rouler dans le désert (fail). Lire enfin Harry Potter (check) et le seigneur des anneaux (fail. Ça m’a gonflé).

Assister à un concert symphonique dans une des meilleures salles d’Europe faisait donc partie de mes rêves. Initialement, j’avais envisagé Bratislava, ce fut Séville. Outre mon goût pour la bonne acoustique, j’avoue avoir toujours eu un faible pour les expériences de vie à fort contraste. Bivouaquer en solitaire au milieu de nulle part après avoir transpiré sur la route et galéré avec un pneu crevé sur un chemin impratiquable. Manger une gamelle de nouilles. Sentir mauvais. Et le lendemain, se retrouver au beau milieu de deux mille pingouins de la bonne société Sévillane pour écouter du Beethoven et du Brahms aux abords du Guadalquivir.

Il faut reconnaître que le contraste me donne une position confortable. J’en suis sans en être. D’ailleurs, je ne connais personne. J’arrive en avance, parmi les premiers. J’ai tout mon temps, moi, j’arrive de ma campagne. Je ne suis pas assujetti au rythme et obligations de la ville, moi. Les gens arrivent. Je ne comprends rien aux conversations voisines. Je suis un étranger à plusieurs titres. Vraiment ? La langue bien sûr, mais la classe, moins sûr, la couleur, assurément pas. J’ai beau avoir toujours mis à distance la classe, je suis là, n’est-ce pas ? Je suis passé chez le coiffeur, me suis acheté une chemise, douché le matin. On n’a pas besoin de me dire de faire silence quand le chef s’apprête à lever la baguette, de ne pas applaudir pendant les respirations, de ne pas tousser pendant que ça joue. Sans parler de mettre mes doigts dans le nez ou de prendre mes aises sur les accoudoirs mitoyens. Tout ça m’est bien acquis et pas loin d’être naturel. A peine un soupçon de stress. C’est impressionnant deux-mille spectateurs d’une même classe qui se prouvent qu’ils en sont, eux. Au même instant ou en léger différé, les mêmes deux-mille sont à Vienne, Paris, Tokyo, Los Angeles, Londres, Buenos Aires, Milan, Copenhague, Pékin, Sydney, Boston, Berlin, Saint-Pétersbourg, Singapour…

En être sans en être. L’histoire de ma vie. Longtemps, j’ai joué l’ethnologue et sociologue en milieu bourgeois, tribu papoue aux mœurs fascinantes et effrayantes. Ce soir, ça ne me tente plus. Je préfère fermer les yeux. Je souhaite faire abstraction de l’évènement social (spoiler : c’est impossible) pour ne garder que la musique, vivante, présente, éphémère, non reproductible, dont les ondes mêlées, à peine accouchées des doigts de cinquante magiciens s’évanouissent déjà dans mes oreilles. Un instant, le temps se suspend et sa suspension contient son propre infini.

Demain, je reprends la route, la pluie, le soleil, la sueur, la gourde. Et sortir de la tente à deux heures quarante pour pisser sous les étoiles.

Semaine 28

Lundi 18/05/26 : — ça fait bizarre non, Majesté, de se retrouver de nouveau à Barcelone en mai ? En novembre, ce fut notre première grande étape avant la Sardaigne et voici que c’est la dernière avant le retour à Toulouse.

— Le plus étonnant, c’est d’en avoir une expérience si différente. En novembre, nous avions trouvé la ville frénétique. Là (c’est vrai que nous ne traversons pas les mêmes quartiers), un lundi matin, il y a une certaine nonchalance dans l’air.

— Tant mieux, parce qu’on a une quarantaine de bornes en zone urbaine avant d’atteindre la campagne !

Mardi 19/05/26 : C’est une sensation étonnante de débarquer en bateau (altitude zéro) et de se retrouver dos à la mer avec l’horizon de la chaîne des Pyrénées comme objectif. Une sensation de reprendre encore tout à zéro pour mériter les plus beaux paysages, l’air et l’eau les plus purs, le silence le plus profond et les étoiles les plus brillantes.

— Encore une crevaison Grégoire, c’est la chienlit.

— Oui. Et la chienlit, mon général, c’est surtout de réparer trois fois d’affilée (y compris démontage remontage des sacoches et roue) et d’échouer.

— Lâchez l’affaire. On prend la chambre à air de secours et on balance celle-là ; elle est maudite.

— Adjugé. Et après on se trouve un coin pour manger et dormir.

Mercredi 20/05/26 : — Aujourd’hui, Majesté, c’est jour de restaurant ! Une bière, un bon gueuleton, et chargement de batterie.

— Chouette, on va pouvoir manger de la vraie viande.

— Vous êtes un sacré viandard, Majesté.

— Oui. Tu peux le dire.

Jeudi 21/05/26 : — Majesté, aujourd’hui, on monte à 1900 mètres. C’est jour d’ascension.

— Mais non, c ‘était la semaine dernière l’Ascension.

— C’est tout ce que vous avez trouvé pour nos lecteurs ? C’est nul.

— En tous cas, appuyez sur vos pédales si vous voulez monter cette pente-côte.

— [soupir]

Vendredi 22/05/26 : En pause dans un camping dans un village de Cerdagne, nous avons la chance de tomber le jour de la semaine où un film passe au petit cinéma. Bon, 21h pour un couche tôt comme moi, c’est un effort, mais ça ne se refuse pas. Le film s’appelle « Vivaldi et moi ». Pas un chef-d’œuvre mais en période de disette, on ne refuse pas des topinambours.

Samedi 23/05/26 : — Majesté, on va rester en altitude quelques jours. Ça va osciller entre 1200 et 2000.

— Chouette, en plus, la météo est radieuse, la montagne est belle. Toute cette verdure! D’abord, c’est la Cerdagne, puis après le col, le Capcir, puis après l’autre col, le Donezan.

— Vous aimez les anciens noms de pays des régions naturelles, Majesté.

— Ben, je suis le roi. Les noms de départements ne me concernent pas.

— C’est pas faux.

Dimanche 24/05/26 : Une journée de randonnée à pied ! Les alentours de Quérigut regorgent de chemins de moyenne montagne magnifiques, ombragés. A chaque virage un nouveau paysage.

— J’ai mal aux pieds, dit le roi nu.

— T’inquiètes. Demain on remonte en selle, t’auras mal ailleurs.

Semaine 29

Lundi 25/05/26 : Au programme du jour, l’ascension du col de Pailhères. Ce sera le troisième et dernier col du voyage à plus de 1900 mètres. Moi qui ne suis pas un cycliste de montagne, j’y prends goût. Je me complais à monter lentement (5 km/h), faire autant de pauses que nécessaires et si la montée est dure, réduire le nombre d’heures en selle et les kilomètres. On pourrait croire que j’ai passé la journée à monter ce col. En réalité, j’ai dû rester en selle environ trois heures pour dix-sept kilomètres. Une petite journée. À l’approche de la fin de mon voyage sabbatique, je constate que je ralentis comme pour déguster davantage, aidé par le retour en France en terra cognita. Une immense pause à midi sous l’ombre d’un hêtre, juste avant d’attaquer la montée finale en zone pelée. Mon ambition du jour se situe plus dans l’idée de bivouaquer en haut, loin des pollutions sonores et lumineuses, posé au bord des névés, sous la lune bientôt pleine et les étoiles, dans une nuit même pas froide.

Mardi 26/05/26 : — On descend à Ax-les-Thermes, Grégoire ?

— Ah non ! Pas question ! On reste en hauteur encore deux jours, ce serait trop dangereux de redescendre trop vite de notre point culminant. Et puis faisons durer le plaisir des dénivelées négatives. On passe dans le pays de Sault.

J’avais oublié la beauté de la Haute-Ariège et ses recoins isolés. Nous empruntons une route de col minuscule (col du Pradel). Sept kilomètres de montée, seize de descente. Quatre voitures. Splendide soleil de printemps, débauche de photosynthèse, myriades butinantes, et marmottes, ce qui me change des deux chevreuils qui ont déboulé devant mes roues avant-hier. Une cabane au col, pas un chat, un vrai palais des papes le temps de la pause méridienne. Dans la descente, un village encaissé, engoncé dans la montagne. Un village rue dont la vraie rue est le torrent. C’est clairement lui le patron. Les humains croient l’avoir conquis en le remontant (sûrement par nécessité) et se sont accrochés comme ils ont pu à ses flancs. C’est quand même lui le patron.

Mercredi 27/05/26 : — Vous avez remarqué, Majesté, aujourd’hui c’était une journée aux montées douces et descentes abruptes. Que demande le peuple !?

— Le peuple demande du pain et des jeux.

— Un peu comme vous alors.

— Tiens ! Oui, c’est vrai.

Jeudi 28, vendredi 29, samedi 30/05/26 : Trois jours de pause vélocipédique et de retrouvailles ariégeoises. Je sens que mes interlocuteurs sont un peu déçus de rencontrer le roi nu en vrai. Ils s’attendaient sans doute à quelque chose de plus spectaculaire, plus consistant. Moi-même, j’oublie parfois sa présence à mes côtés, comme si sa personne, polie par les abrasions du voyage, avait vue sa nudité crue transmutée en une sorte de voilage semi-transparent. Et moi ? Qu’ont produit ces abrasions sur moi ?

Dimanche 31/05/26 : — Majesté, on n’y voit rien dans ces nuages !

— Oui là, on est dans la purée de pois.

— Arrêtez. Vous me donnez faim.

— J’adore la purée de pois cassés. À la cocotte avec quelques oignons, quelques noisettes de beurre salé, des œufs à la coque et leurs mouillettes de pain au levain, un petit verre de Bourgogne rouge…

— Arrêtez Majesté, c’est un supplice.

— J’aime bien les supplices, dit le roi nu. C’est de famille je crois.

Semaine 30

Lundi 1/06/26 : — Cette fois-ci, on redescend bel et bien dans la plaine, Majesté. Finie la montagne. Et bientôt la ville.

— Oui. Les carottes sont cuites.

— Ah non ! Vous n’allez pas recommencer avec vos supplices alimentaires ! On bivouaque dans une forêt, c’est pas mal.

— Certes. Avec des champignons, c’est bon les carottes. Un petit peu de crème fraîche, du poivre… Pour accompagner de la dinde par exemple.

— Y m’énerve, y m’énerve.

Mardi 2/06/26 : Au bord de la route, un jeune gars à peine majeur, assis à côté de son vélo. Problème mécanique. Je m’arrête. Il a déraillé et coincé sa chaîne méchamment. J’étais pareil à son âge ; bourrin avec la mécanique, alors je pardonne. Il a appelé son grand frère qui va arriver. En attendant, je sors mes outils, je décoince, je reraille, j’huile. Le frère arrive (à vélo aussi), me remercie, on papote un peu. Ils viennent de récupérer les vélos du grand-père. Je leur explique que c’est des bons vélos, mais qu’il faut un minimum d’entretien quand même pour les remettre à flot. Je raconte mon voyage. Je sens que ça leur ouvre des horizons.

Mercredi 3/06/26 : Dernier jour de vélo, direction Toulouse. Après avoir déjeuné avec Judith près de son travail, j’ai du mal à accepter l’idée que c’est la fin du voyage. Je veux profiter jusqu’au bout. Comme j’ai l’après-midi libre, je pousse jusqu’au Capitole.

— Tiens Grégoire, une fanfare ! On écoute ?

— Carrément. Quelle générosité ces musiciens de rue.

Au parc du muséum, je prends une glace, traîne sur un banc, papote avec un gars…

Jeudi 4 au dimanche 7/06/26 : — Grégoire, pourquoi vous tenez encore votre journal ? Le voyage est fini, non ?

— On va dire que c’est encore le voyage. On dort encore sur des matelas, on retape des vélos pour Judith et Leïla… ça reste dans le thème.

— Bon d’accord.

Le dimanche après-midi en revanche, c’est bel et bien fini. Les sacoches dans et le vélo sur le coffre de la voiture. Trois heures de route pour rejoindre les Landes. Équivalent de quatre jours de vélo…

— C’est la fin des haricots.

— Rrrhhhaaa ! J’en peux plus !

— Avec de la graisse de cana… Aaargghhh [étranglement]

[Juin 2026] Il faut savoir terminer un voyage

Cette fois-ci, c’est la bonne ; j’ai fini mon voyage sabbatique.

Depuis quelques jours, je navigue entre amertume de la fin et projection dans la suite. Comme à chaque fin de voyage, je suis un peu sonné. Il me faut plusieurs jours pour redescendre, preuve qu’il s’agit d’une drogue dure. Je me suis donné quatre jours dans les Landes pour ça. C’est le moment du bilan.

Je déballe les sacoches. J’identifie ce qui n’a pas servi. Je note, de peur d’oublier, pour ne pas refaire les mêmes erreurs au prochain voyage. Incrément. Je liste ce qui devra être remplacé, réparé. Je fais quelques statistiques : 136 jours de voyage dont 101 sur la selle. 5375 kilomètres. 53 Km par jour. 95 bivouacs.

Les statistiques ne rendent compte de rien : Les moments d’euphorie, ceux de galère, les rencontres, les solitudes, la sueur, le relief, le froid et le vent, les logistiques, la fierté et la honte, la beauté et la laideur, la liberté et l’astreinte. Je fais défiler mes souvenirs aidé par les photos, les écrits et les cartes. Tout est déjà estompé. Déjà, chaque jour qui passait effaçait les traces du précédent. Seul le voyage réveille sporadiquement les souvenirs de voyage qu’on croyait enfouis. Ici un paysage fait remonter le souvenir d’un autre. Là, c’est une aspérité sur la route, un nuage, un champ, une luminosité, un mur. Une image surgit du fond de la mémoire. C’était où déjà ?

On regrette l’oubli, mais il atteste qu’on vivait l’instant, non ? Et c’est bien ce qu’on voulait, non ? Si.

En complément des photos, écrits quotidiens, hebdomadaires et mensuels, je regrette de ne pas avoir tenu un journal des « micro-rencontres ». Ces rencontres éphémères, parfois un échange de sourire voire juste un regard, plus souvent un bonjour, parfois quelques phrases, au mieux un quart d’heure de parlote. Autres cyclistes, commerçants, papis sur leurs bancs, enfants qui jouent… dont je ne connaîtrai jamais les prénoms et dont j’ai oublié fatalement les visages et même la rencontre. Autrefois, je méprisais ces rencontres superficielles. Aujourd’hui je me dis que malgré leur caractère éphémère et superficiel, j’aurais pu faire une belle galerie de deux-cent micro-portraits pour m’aider à les garder en mémoire. Une balayeuse, dans un parc de Barcelone, passe devant moi tandis que je prends mon petit-déjeuner. Je lui propose un café, elle n’a pas le temps, mais merci quand même. Bonne journée. Point. Un groupe de gosses en Tunisie, qui m’arrête sur la route, on rigole, je ne comprends rien, ils voulaient des sous, m’empêchaient de repartir, j’arrive à me dégager, repartir, me balancent des cailloux, c’est bon, je suis hors d’atteinte. Point. Un berger en Sardaigne. Pas de problème, vous pouvez mettre votre tente ici. Bonne nuit. Point. Une femme au Maroc, s’inquiète de savoir si j’ai à manger tandis que je fais une pause. Je pense que j’ai plus à manger qu’elle… Point. Un paysan en Sicile, me demande si j’ai dormi dans cet abri ? Oui. Il rigole, épaté. Bonne route. Point. Un gars à Carpentras, est très intéressé par l’organisation de mes sacoches, la façon dont je cale mon téléphone sous un tendeur. Ça lui donne envie de partir à son tour. On parle petits voyages avant grand voyage, matériel de récupération avant d’investir. Bon il faut que j’y aille. Point. Un couple de français à la laverie dans le nord de l’Espagne. Un autre au camping en Andalousie qui me charge une batterie externe dans leur camping-car. Vous venez d’où ? Vous allez où ? Bonne route. Point. Un jardinier au Portugal. Elle est potable, l’eau de cette fontaine ? Oui, pas de problème. Merci. Bonne route. Point. Tous les cyclistes du dimanche. Eh bé, t’es bien chargé ! Oui, mais j’ai tout mon temps. Point. À raison de deux par jour, j’aurais pu faire plus de deux-cent micro-portraits. Tant pis.

L’aventure se termine. J’ai eu tellement de chance de pouvoir faire ce voyage. Tout ne s’est pas passé comme prévu. Mais qu’est-ce qu’un voyage sabbatique où tout se passe comme prévu ? Peut-on appeler ça un voyage ? L’aventure intérieure compte autant que celle qu’on peut suivre sur une carte. Je ne saurais dire en quoi le voyage m’a transformé. Toute expérience transforme par principe. Peut-être serai-je dorénavant plus modeste, mesuré, tolérant ? Je crois avoir fait pas mal de tri dans mes pensées, avoir gagné en sérénité. J’espère que le retour à la frénésie du monde n’effacera pas complètement ces acquis.

Est-ce que je repartirai ? Sûrement. Aussi longtemps ? Non, une année sabbatique, c’est one shot. Ailleurs, autrement ? Probablement. Qui vivra verra.

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